Ocytocine et comportements humains – ou comment une hormone peut influencer (ou pas) la distance entre un homme et une femme lors d’une première rencontre.

Il y a quelques semaines je suis tombée sur un article de news dans un magazine de vulgarisation scientifique qui parlait de l’hormone ocytocine (ou oxytocine) et de son effet sur le comportement envers des femmes inconnues d’hommes déjà en couple avec une autre femme. Après une rapide recherche sur internet, j’ai vu que plusieurs journaux et online media avaient déjà repris cette histoire. Rien d’étonnant à cela, les questions de fidélité et de durée du couple font des news scientifiques plutôt attrayantes pour le grand public. Les titres d’article allaient du raisonnable (simple rapport de la conclusion de l’étude en question, à savoir l’ocytocine influence la distance que les hommes en couple maintiennent entre eux et une femme inconnue) à l’extrapolation – certes bien plus sexy en terme de news (l’ocytocine pourrait empêcher les hommes de tromper leur partenaire).

Curieuse, je suis allée lire par moi-même l’étude scientifique à l’origine de ces news, publiée le 14 novembre dans le Journal of Neuroscience.

L’ocytocine est une petite molécule fabriquée dans une région du cerveau appelée hypothalamus et est connue pour son rôle dans le déclenchement de l’accouchement et la facilitation de l’allaitement. On sait aussi que l’ocytocine est importante dans les interactions sociales, favorisant la création de liens. Elle a reçu le surnom “d’hormone de l’amour/de la confiance” après la parution d’études scientifiques qui montraient qu’elle favorisait l’établissement de liens entre parents et enfants et entre partenaires d’un couple (aussi bien chez les humains que chez d’autres mammifères), et qu’elle augmentait la confiance entre les gens.

Des études réalisées chez les humains ont déjà suggéré un rôle pour l’ocytocine dans les comportements entre hommes et femmes en terme d’attirance et de création de liens. D’autres études portant sur les campagnols des prairies (connus pour s’accoupler à vie) ont montré que l’ocytocine favorisait la formation du couple chez la femelle (par contre, c’est une autre molécule appelée arginine-vasopressine qui semble être plus importante chez le mâle). Chez les humains, les concentrations d’ocytocine dans le sang sont plus élevées chez les couples que chez les célibataires, à la fois au début de la relation et 6 mois plus tard.

Comme l’ocytocine semble impliquée dans la formation des couples, les auteurs de l’étude se sont demandé si elle ne pouvait pas aussi jouer un rôle dans le maintien des relations monogames chez les humains. Plus précisément, l’étude porte sur deux questions: est-ce que l’ocytocine affecte le comportement des hommes envers une femme inconnue, et si oui, est-ce que leur situation relationnelle module l’effet de l’ocytocine?

Pour répondre à ces questions, les chercheurs ont effectué une expérience dans laquelle ils ont mesuré la distance établie entre des hommes hétérosexuels (sujets de l’étude) qui avaient inhalé de l’ocytocine ou un placebo et une femme (l’expérimentateur) qui leur était inconnue. Cette distance a été mesurée dans 4 situations: soit l’expérimentateur était immobile, et le sujet s’approchait ou s’éloignait d’elle, soit le contraire, le sujet était immobile et l’expérimentateur s’approchait ou s’éloignait. Dans les 4 cas, les hommes s’arrêtaient ou demandaient à l’expérimentateur de s’arrêter lors que la distance qui les séparait leur semblait confortable.

Les chercheurs ont ainsi trouvé que les hommes en couple qui avaient respiré de l’ocytocine gardaient une distance plus grande face à une femme inconnue que ceux qui avaient inhalé un placebo (10-15 cm de plus sur une distance moyenne de 55-60 cm). En revanche, aucun effet de l’ocytocine n’a été observé chez les hommes célibataires: ceux qui avaient respiré l’hormone gardaient la même distance face à une femme inconnue que ceux qui avaient reçu un placebo. Pour vérifier que l’effet de l’ocytocine n’était pas un effet général sur les interactions sociales, les chercheurs ont répété l’expérience en mettant cette fois un homme inconnu face aux sujets de l’expérience. Aucun effet de l’hormone n’a été détecté, les hommes ayant inhalé de l’ocytocine gardant la même distance face à un homme inconnu que ceux ayant respiré un placebo.

A la demande des chercheurs, les participants de l’étude ont ensuite répondu à des questions concernant leurs impressions sur la femme qui avait réalisé l’expérience avec eux. Tous les hommes, célibataire ou en couple, ayant respiré de l’ocytocine ou un placebo, l’ont caractérisée comme “très sympathique” et “digne de confiance” (une échelle de 1 à 9 leur avait été donnée pour évaluer ces critères), ce qui suggère que les hommes en couple ayant inhalé de l’ocytocine n’avaient pas maintenu une distance plus grande face à l’expérimentateur parce que leur perception de cette femme avait été changée de manière consciente.

Au final, les auteurs de cette étude tirent deux conclusions principales: 1) les effets de l’hormone ocytocine sur les comportements humains sont influencés par des facteurs externes, ici le statut relationnel des hommes participants à l’étude, et 2) il est possible que l’ocytocine joue un rôle dans le maintien des relations monogames humaines en influençant sélectivement les hommes en couple et les poussant à se tenir un peu plus éloignés de femmes inconnues.

J’ai mentionné plus haut que les concentrations sanguines d’ocytocine sont plus élevées chez les individus en couple que chez les célibataires. Pourtant, dans cette étude, les hommes en couple qui ont inhalé un placebo ont gardé la même distance face à la femme inconnue que les hommes célibataires. Cela veut dire que ces hommes ont besoin d’une dose supplémentaire d’ocytocine juste avant de rencontrer une femme pour rester à une distance plus grande. Le moyen physiologique le plus évident pour stimuler la production d’ocytocine est d’avoir un rapport sexuel. Pas franchement ce qu’il y a de plus évident ni de plus approprié à faire si, disons, vous venez d’arriver avec votre conjoint à la fête d’anniversaire de son neveu de 5 ans et vous vous rendez compte qu’il y a là quelques femmes séduisantes qu’il ne connaît pas encore. Probablement prenant aussi en compte le fait qu’un spray nasal délivrant de l’ocytocine n’est pas un produit de consommation courante, les auteurs de l’étude suggèrent que la simple proximité et le contact de son partenaire amoureux pourrait suffire. Ce qui me fait me demander s’il existe une étude scientifique quelque part montrant que tenir la main de son partenaire augmente la concentration d’ocytocine dans son sang …

Dans l’ensemble, l’ocytocine n’est certainement pas une molécule miracle comme peuvent le laisser entendre certains gros titres dans les media. Mais cette étude soulève deux points intéressants: bien que l’ocytocine soit connue pour favoriser les interactions sociales, 1) elle n’a pas rapproché (au sens spatial) les participants de l’étude et l’expérimentateur lors de leur première rencontre, et 2) inhaler de l’ocytocine a au contraire conduit les hommes en couple à se tenir à une distance plus grande d’une femme inconnue, montrant que les effets de l’hormone sont modulés par un facteurs externe (le statut relationnel).

Il serait intéressant de voir la même étude conduite sur des sujets féminins: comment l’ocytocine et le statut relationnel influenceraient les femmes sur la distance qu’elles maintiennent face à un homme inconnu?

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