Bad science buzz

La semaine dernière, je suis tombée au cours de mes lectures sur une colonne du Monde publiée dans la rubrique Sciences et intitulée “Allons-nous devenir débiles ?”. Dès la première phrase, qui annonçait qu’un “article récemment paru dans le journal Cell” avait “fait l’effet d’une bombe”, je haussais un sourcil: je venais justement de parcourir l’édition de Cell du 17 Janvier – je préparais alors un billet pour un autre blog – et n’avais vu aucun article susceptible de correspondre au sujet de la colonne du Monde. Au passage, je n’avais pas non plus perçu un buzz quelconque à propos de l’intelligence humaine ces dernières semaines dans les revues scientifiques Nature ou Science (qui pourtant couvrent les nouvelles scientifiques les plus importantes et/ou médiatisées).

Remettant à plus tard ma quête de l’article original qui avait suscité la présente colonne du Monde, je décidais de poursuivre ma lecture. Et à mesure que les lignes défilaient, mes yeux s’écarquillaient. Je ne suis certes pas une experte dans le domaine de la génétique et de l’évolution, loin de là, mais juxtaposer la mortalité infantile comme pression de sélection à l’élimination des individus ayant de moins bonnes capacités cognitives ne me paraît pas avoir beaucoup de sens: la pression de sélection (la mortalité infantile) n’a rien à voir avec le trait soi-disant sélectionné (les capacités cognitives). Dans une société organisée où les adultes pourvoient aux besoins des plus jeunes, la survie d’un enfant avant l’apparition de la médecine et des conditions d’hygiène modernes avait sûrement plus à voir avec son système immunitaire et sa résistance aux maladies qu’à son intelligence et sa capacité à survivre seul.

L’article finit par une vision extraordinaire d’un monde où il n’y a plus de pression de sélection et où le génome humain est voué à accumuler des mutations néfastes pour le fonctionnement du cerveau. (Mes sourcils ont maintenant parcouru pas mal de chemin vers le haut de mon front.) Plus de sélection naturelle?? Accumulation de mutations délétères??? Mon réflexe de scientifique s’enclenche aussitôt: montrez-moi les données – s’il y en a – qui supportent de telles affirmations! Une seule solution: essayer de trouver l’article original sur lequel cette colonne semble se fonder. Je l’ai trouvé. Voir plus bas pour des commentaires sur cet article source, il y a de quoi dire.

Enfin, le point d’orgue de cette colonne ahurissante: d’après l’auteur, des thérapies géniques seront disponibles dès 2025 pour corriger les mutations génétiques menaçant notre fonctionnement cérébral. (Mes sourcils ont maintenant atteint la racine de mes cheveux.) Voilà qui paraît pour le moins optimiste lorsque l’on connaît les difficultés actuelles rencontrées par les thérapies géniques, sans parler de la complexité du cerveau humain et de ses capacités cognitives que les scientifiques sont encore loin de comprendre en détail … Ceci dit, l’auteur de la colonne reste judicieusement vague sur la nature des mutations qui pourront être corrigées, prenant soin de ne pas écrire noir sur blanc que les thérapies géniques de 2025 permettront de corriger des défauts d’intelligence. Mais comme l’article commence par discuter la (supposée) dégradation des capacités cognitives humaines suite à la disparition (supposée) de la sélection naturelle pour ensuite aborder les thérapies géniques, cela conduit adroitement le lecteur à penser que la médecine pourra un jour intervenir pour augmenter l’intelligence humaine.

Il est évident que l’auteur de cette colonne a parfaitement droit à sa propre opinion et à sa propre vision de l’avenir, mais les présenter comme des faits scientifiques avérés (ou de manière à ce qu’elles puissent être comprises comme tels aux yeux de lecteurs non avertis) n’est pas acceptable. Après avoir lu l’article, je suis donc partie à la recherche d’informations pour mieux placer cet article dans son contexte.

Des détails importants

1. La première phrase de la colonne du Monde nous apprenait qu’un “article récemment paru dans le journal Cell” avait “fait l’effet d’une bombe”.

– L’article original auquel l’auteur fait référence ici n’a pas été publié dans le très renommé Cell, mais dans la revue Trends in Genetics. (Apparemment l’auteur n’a pas fait la différence entre le journal scientifique Cell et la maison d’édition Cell Press.)
J’ai remarqué aujourd’hui que cette erreur était maintenant corrigée dans l’article du Monde. J’ai aussi remarqué que l’auteur de l’article du Monde était entré en contact avec un blogueur qui avait fait remarquer cette erreur de citation dans un post publié le 27 janvier. Simple coïncidence ou merci au blogueur pour avoir fait ce que tout auteur et scientifique devrait faire, i.e. citer correctement les articles références?

Trends in Genetics est une revue qui publie des revues scientifiques (i.e. des articles qui font un état des lieux des connaissances dans un domaine précis en passant en revue la littérature scientifique disponible sur le sujet), alors que Cell publie essentiellement des articles scientifiques présentant des données (résultats d’expériences directement présentés dans l’article).
Faire référence à un article comme étant paru dans Cell change donc nettement l’idée que l’on peut se faire de son contenu (en tout cas pour les gens qui comme moi connaissent Cell).

– Détail qui a son importance: l’article auquel l’auteur fait référence n’est même pas une revue scientifique, mais un article d’opinion publié dans la rubrique Forum: Science & Société de Trends in Genetics.
Le contenu de l’article original (que j’ai lu) n’est donc pas une série de données scientifiques, ni une revue des connaissances et consensus actuels, mais déjà une interprétation personnelle de certaines données (en en ignorant largement d’autres), suivie d’hypothèses personnelles.

– Enfin, si l’article original de Trends in Genetics a effectivement suscité quelques réactions de la communauté scientifique lors de sa parution online en Novembre 2012 (réactions d’experts dans le domaine essentiellement), je ne qualifierais pas pour autant cela de “l’effet d’une bombe”. Cela donne à l’article plus d’importance qu’il n’en a eu. Mais après tout, c’est un moyen comme un autre d’impressionner le lecteur (et donc de l’influencer dès le départ).

2. Conflit d’intérêts?

L’auteur de la colonne du Monde étant le président de DNAVision (précisé en bas de l’article), on peut facilement comprendre son penchant pour les thérapies géniques qui vont révolutionner notre avenir et sa vision du “tout génétique” (alors que des traits comme l’intelligence sont largement affectés par des facteurs non génétiques comme par exemple la culture et l’éducation).

L’article original

L’article auquel la colonne du Monde fait référence a été publié en deux parties dans Trends in Genetics et était disponible online dès Novembre 2012. Pour les intéressés, voici les liens (il faut payer pour accéder aux articles):

Gerald R. Crabtree
Our fragile intellect. Part I
Trends in Genetics, Volume 29, Issue 1, January 2013, Pages 1–3
http://dx.doi.org/10.1016/j.tig.2012.10.002

Gerald R. Crabtree
Our fragile intellect. Part II
Trends in Genetics, Volume 29, Issue 1, January 2013, Pages 3–5
http://dx.doi.org/10.1016/j.tig.2012.10.003

1. Ces deux articles ont été la cible de critiques de scientifiques experts dans les domaines abordés (biologie évolutive, neurogénétique, anthropologie). Comme je ne prétends pas être experte dans ces domaines, je ne vais pas me lancer dans une revue critique des articles de Crabtree (même si en les lisant de nombreux “mais” me sont venus à l’esprit). Voici plutôt des liens vers des critiques de ces articles, pour vous donner une idée:

– un post de blog, écrit par un chercheur du Trinity College, University of Dublin (Developmental Neurogenetics), et qui a été adapté à partir d’un article écrit en réponse aux articles de Crabtree et publié dans Trends in Genetics, en anglais:
http://www.wiringthebrain.com/2012/12/genetic-entropy-and-human-intellect-or.html

– un article du Monde, publié en Novembre, dans lequel on rencontre déjà l’auteur de la colonne du Monde sujet de ce billet, mais où l’on bénéficie aussi de l’avis d’experts scientifiques français (beaucoup moins emballés par les arguments de Crabtree que le président de DNAVision):
http://www.lemonde.fr/sciences/article/2012/11/15/l-homme-plus-bete-qu-hier-moins-que-demain_1791346_1650684.html

– un post de blog, écrit par un chercheur français en poste aux US:
http://tomroud.cafe-sciences.org/2013/01/27/deviendrons-nous-debiles-en-lisant-le-monde-et-trends-in-genetics/

2. Même si les articles de Crabtree ont aussi provoqué chez moi de nombreux haussements de sourcils, ce que je trouve formidable c’est que l’auteur de la colonne du Monde a su les reprendre pour sa rubrique, non seulement sans préciser clairement la thèse de leur auteur – et en oubliant de préciser qu’il s’agissait d’hypothèses personnelles – mais aussi en réutilisant un des arguments à l’envers.

Je reviens sur la juxtaposition mortalité infantile/sélection des individus sur la base de leurs capacités cognitives que j’ai évoquée au début de mon billet. Voici un passage de l’article de Crabtree, où il donne une de ses hypothèses pour expliquer pourquoi l’espèce humaine voit ses capacités cognitives diminuer (ce qui n’est absolument pas prouvé je le rappelle, mais Crabtree ne s’embête pas à essayer de le prouver, cela semble être un fait pour lui):

“When might we have begun to lose these abilities? Most likely we started our slide with high-density living, which was enabled by the transformative invention of agriculture. Selection may have begun operating on resistance to the diseases that naturally grow out of high-density living, switching the pressure from intelligence to immunity.”

Passons sur le fait que Crabtree ignore complètement les modèles actuels qui suggèrent qu’au contraire l’organisation de l’espèce humaine en société, avec les interactions complexes qui y sont associées, est un des facteurs qui aurait contribué à l’augmentation de l’intelligence.

Ce que je trouve amusant, c’est que selon Crabtree, le fait de vivre en société a conduit à une sélection fondée sur la résistance aux maladies et non plus sur les capacités cognitives assurant la survie. Donc, pour lui, la pression de sélection basée sur l’immunité, qui se traduisait par une forte mortalité infantile, ne permettait plus de sélectionner les individus les plus intelligents.

Si on regarde maintenant l’article du Monde, l’auteur laisse entendre que la baisse de mortalité infantile représente une diminution de la pression de sélection, ce qui entraîne une diminution de l’élimination des individus moins intelligents:

“L’effondrement de la mortalité infantile est la traduction de cette moindre pression sélective. Elle touchait environ 20 % des enfants au XVIIe siècle, aujourd’hui autour de 0,3 %… Beaucoup des enfants qui survivent de nos jours n’auraient pas atteint l’âge de la reproduction en des temps plus sévères. La sélection aboutit finalement à se supprimer elle-même : il n’y a notamment – et fort heureusement – plus d’élimination des individus qui ont de moins bonnes capacités cognitives.”

Donc, on part de Crabtree, qui pense que la sélection basée sur l’immunité (mortalité infantile) ne permet plus de sélectionner les individus les plus intelligents, à l’auteur de la colonne du Monde, qui pense qu’une perte de cette même sélection (i.e. baisse de la mortalité infantile) entraîne la même conséquence (non-sélection des individus les plus intelligents). Ce n’est pas un peu paradoxal? Alors est-ce que l’auteur du Monde a simplement une opinion différente de Crabtree? Ou est-ce une mauvaise lecture de l’article de Crabtree?
Ceci dit, je remarque que l’auteur de l’article du Monde n’a pas directement mis mortalité infantile et capacités cognitives dans la même phrase. Le texte reste assez flou pour pouvoir être interprété différemment …

Pour conclure ce billet, j’ajouterai simplement qu’il est toujours dommage de voir un article d’opinion se faire passer pour un article présentant des faits. Surtout dans le domaine des sciences, où peu de gens peuvent démêler le vrai du faux, l’hypothétique de l’établi, l’interprétation d’un résultat du résultat en lui-même et l’important du négligeable.

Alors, deux recommandations générales: vérifier les sources et observer les réactions/commentaires!

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Une réflexion sur “Bad science buzz

  1. Isa février 1, 2013 / 9:43

    tiens, justement j’avais lu cet article et j’en étais sortie avec l’impression que c’était un peu n’importe quoi. Ca m’arrange que tu l’aies décrypté à ma place 🙂

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