Science et colonies françaises sous l’Ancien Régime

Colbert présentant les membres de l’Académie Royale des Sciences à Louis XIV en 1667. Henri Testelin [Public domain], via Wikimedia Commons
J’ai assisté hier soir à une conférence d’environ une heure qui traitait de la science et de l’expansion coloniale française sous l’Ancien Régime. Je dois dire que je suis arrivée là un peu par hasard, en partie parce que je trouvais le titre de l’exposé intéressant et en partie parce que j’ai lu le descriptif de la conférence en diagonale.

L’événement étant organisé par l’Académie des Sciences de New York, je m’attendais à une conférence dans le même style que les précédentes auxquelles j’avais assisté à l’Académie : une grande salle, un public assez large et un exposé-discussion ciblant une audience avec un minimum de culture scientifique.

Et bien pas du tout. Après avoir enfin trouvé mon chemin dans un des bâtiments de la New York University, je me suis retrouvée sur le pas de la porte d’une salle de réunion qui avait l’air de pouvoir contenir au plus une trentaine de personnes. A ce moment-là, environ 15 minutes avant le début de la conférence, ne s’y trouvaient qu’une petite dizaine de personnes, assises autour d’une grande table, et un rapide coup d’œil m’a suffi pour comprendre qu’il s’agissait d’académiques spécialistes du sujet et que je ne rentrais pas franchement dans le tableau (imaginez quelques hommes en costume-tweed-cheveux grisonnants, quelques femmes en tailleur-foulard autour du cou-queue de cheval impeccablement tirée, et moi dans le pas de porte en mode jean-pull-ébouriffée par le vent ; ça a l’air d’un stéréotype, mais j’ai réalisé hier soir que si ces stéréotypes existaient, c’est qu’il y avait une raison).

Ma première réaction a été de battre en retraite. Pas très loin, il n’y avait qu’un petit hall qui séparait la salle de réunion de l’ascenseur. J’y suis restée plusieurs minutes, indécise, puis finalement la curiosité l’a emporté et j’ai décidé d’assister à la conférence – après tout, c’était l’occasion d’apprendre quelque chose de nouveau.

Le temps que j’hésite, la salle s’était plus ou moins remplie, et, fait rassurant pour moi, l’audience s’était un peu diversifiée (tant au niveau vestimentaire qu’au niveau de l’âge, quelques thésards étant venus rabaisser la moyenne). Peut-être devrais-je en conclure que j’ai la ponctualité de vieux académiques, mais passons.

Moi qui suis habituée aux exposés scientifiques (biomédecine) où, en général, des chercheurs présentent une masse considérable de données en peu de temps, s’appuyant sur des diapos contenant de nombreux graphiques et images (résultats d’expérience), j’ai été quelque peu déconcertée par le style et le contenu de la présentation. Il s’agissait ici de présenter un modèle (la « machine coloniale »), le contexte historique dans lequel ce modèle s’inscrivait, et de discuter l’interprétation de cet aspect de l’histoire des sciences et des colonies françaises développée par les deux orateurs. Evidemment, lorsque j’ai vu le livre récemment publié par les deux professeurs assurant la conférence tourner dans la salle, j’ai compris que 1) la majorité des personnes présentes avaient certainement lu ce livre, et 2) l’exposé était limité à la présentation des grands thèmes du livre, et c’était à moi de le lire si je voulais en savoir plus.

Je suis quand même ressortie de la conférence avec quelques notes. J’ai ainsi appris que la France et ses colonies étaient un cas intéressant à étudier pour les académiques travaillant sur l’histoire des sciences pour plusieurs raisons :

  • la France était un pouvoir colonial majeur dans les années 1780 (par exemple la France contrôlait Saint Domingue – maintenant Haïti – et ainsi une des productions de sucre et de café les plus importantes au monde)
  • les sciences françaises avaient alors une position de premier plan
  • la France possédait une structure bureaucratique massive, centralisée autour du pouvoir royal, qui contrôlait non seulement le développement des colonies mais aussi les avancées scientifiques qui permettaient ce développement et qui en découlaient.

Cette « machine coloniale » était déjà en place dès le 17e siècle sous Louis XIV, avec Colbert qui a réussi à établir le contrôle des colonies par l’administration royale, et avec en parallèle la création de nombreuses institutions royales encadrant l’activité scientifique (par exemple l’Académie des Sciences en 1666). Les interactions entre le développement des sciences et celui des colonies étaient ainsi facilitées et contrôlées par une structure bureaucratique massive regroupant pouvoirs politiques et institutions scientifiques (pour en citer quelques exemples : le Roi, l’Administration Royale, le Ministère de la Marine et des Colonies, la Maison du Roi, l’Académie des Sciences, le Jardin du Roi, l’Observatoire, les Médecins et Botanistes du Roi, etc).

Les interactions entres science et développement colonial concernaient plusieurs domaines :

  • la cartographie : nécessaire pour la navigation, la conquête et le contrôle de nouveaux territoires, et s’appuyant sur l’astronomie
  • la médecine : les colonies se trouvaient dans des régions tropicales où sévissaient des maladies jusqu’alors inconnues ; en outre, le développement de l’empire colonial et de sa valeur économique reposait sur la bonne santé des marins, des colons et des esclaves
  • la botanique et l’agronomie : les colonies regorgeaient de nouvelles espèces à cataloguer et apprivoiser, sans parler de la valeur économique des nouvelles plantes cultivées dans les colonies (tabac, canne à sucre, cacao, indigo, cannelle, etc).

La conférence s’est terminée avec une petite discussion sur les limites de cette « machine coloniale », si centralisée et confiant le pouvoir aussi bien politique que scientifique à un petit nombre. Cependant, j’ai été un peu déçue que les orateurs n’abordent pas la question de l’impact qu’a pu avoir une telle « machine coloniale », mêlant pouvoir politique et institutions scientifiques, sur le développement au cours des siècles suivants des sciences et des infrastructures de recherche françaises, et sur leurs liens avec le pouvoir politique.

Pour ceux que ça intéresse, voici les références du livre publié par les deux orateurs de la conférence : James E. McClellan III and François Regourd. The Colonial Machine : French Science and Overseas Expansion in the Old Regime. (De Diversis Artibus, number 87) Turnhout, Belgium : Brepols. 2011. ISBN: 978-2-503-53260-8

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