Bébé vs smartphone

Assise sur un banc dans un parc près de chez moi pour une petite demi-heure, il n’est pas rare que je voie passer une bonne douzaine de mères avec landaus et poussettes, aérant leur progéniture (je vis dans un quartier très populaire parmi les jeunes parents). Récemment, mon attention a été retenue par le fait que la plupart de ces mères ont une main sur la poussette et un smartphone dans l’autre: elles parlent, envoient des messages ou simplement surfent sur le net en silence. Pour être parfaitement honnête, certaines de ces mères promènent leurs enfants en poussette tout en faisant leur jogging – et la médiocre coureuse que je suis ne peut qu’être impressionnée. Mais en ce qui concerne les mères “connectées”, je n’ai pas pu m’empêcher de me demander: mis à part le danger immédiat de foncer dans un arbre ou de rater une marche, un tel comportement parental influence-t-il l’enfant d’une manière ou d’une autre?

L’utilisation grandissante des tablettes et des ordinateurs par les jeunes enfants suscite un intérêt croissant (et une certaine inquiétude parentale). Étant donné la nouveauté de la situation, les études scientifiques sur le sujet sont encore limitées. Mais au lieu de se soucier seulement du temps que les jeunes enfants passent rivés à un écran (comme nos propres parents se sont sûrement inquiétés du temps que nous passions devant la télévision), peut-être que les jeunes parents devraient aussi remettre en question le temps qu’eux-mêmes passent monopolisés par leur Smartphone ou tablette.

Il y a quelques jours, j’ai lu un article dans le magazine The Atlantic qui commençait avec une observation semblable à la mienne – l’attention de beaucoup de parents promenant un enfant en poussette était essentiellement dirigée vers un smartphone ou vers quelqu’un à l’autre bout de ce smartphone, mais pas vers l’enfant ni vers l’environnement qui les entourait directement. L’auteur de l’article, une linguiste, s’interrogeait ensuite sur l’effet que pouvait avoir ce type de comportement sur le développement du langage de l’enfant. Elle citait une étude publiée en 2009 dans le journal scientifique Pediatrics qui mettait en évidence l’importance des conversations et interactions directes entre adultes et enfants (et pas seulement de l’exposition globale au langage) dans l’acquisition du langage par les enfants.

On sait aujourd’hui que la quantité de langage à laquelle un enfant est exposé durant ses premières années joue un rôle important dans son acquisition du langage et son développement cognitif. C’est pour cela que les parents sont encouragés à lire des histoires à leurs enfants et à leur parler. Mais le but de cette étude était d’évaluer plus précisément à quel point il était important pour les adultes de parler non seulement aux jeunes enfants, mais aussi avec eux.

Les chercheurs ont recruté 275 bébés et jeunes enfants (âgés de 2 à 36 mois au début de l’étude) et ont demandé aux parents de mettre en marche un dictaphone (placé dans la poche d’un gilet porté par l’enfant) lorsque l’enfant se réveillait le matin et de l’éteindre une fois la journée finie et l’enfant endormi, et ce une fois par mois pendant 6 mois. Les enregistrements ont ensuite été analysés grâce à un logiciel pour évaluer l’exposition de l’enfant au langage dans différentes situations: exposition à la télévision (que l’enfant la regarde directement ou qu’elle soit simplement allumée en arrière-plan), exposition à un discours adulte (paroles adressées à l’enfant ou à une tierce personne à proximité de l’enfant), exposition via des interactions directes entre adulte et enfant (identifiées comme des “tours de conversation”, i.e. suivant un motif de paroles adulte-enfant-adulte-enfant-etc.). Le développement du langage chez les enfants a été testé avec un système standard appelé le “Preschool Language Scale” (PLS, échelle de langage préscolaire) qui mesure plusieurs variables telles que les gestes, la communication sociale, la structure du langage, la perception d’unités phonétiques et l’attention.

Les résultats de l’étude ont montré que lorsque l’influence de chacune des trois variables prédictives (télévision, discours adulte, conversation adulte-enfant) sur la variable mesurée (le développement du langage de l’enfant, score PLS) était évaluée séparément, les trois variables prédictives exerçaient un effet significatif. Une augmentation du nombre total de mots prononcés par un adulte auxquels l’enfant était exposé était positivement associée à une augmentation du score PLS; il en était de même pour les “tours de conversation”; par contre, l’exposition à la télévision était négativement associée au score PLS. Cependant, lorsque les trois variables prédictives étaient analysées ensemble, le nombre de mots prononcés par un adulte et l’exposition à la télévision n’exerçaient plus d’effet significatif sur le score PLS, alors que les “tours de conversation” conservaient une influence positive.

Les chercheurs ont également suivi 71 enfants sur une durée plus longue (18 mois, même protocole et même analyse). Les résultats de cette étude longitudinale ont confirmé que les conversations/interactions entre adultes et enfants avaient un effet positif sur le développement du langage chez l’enfant. Cette deuxième phase comportait en outre un avantage sur la première phase de 6 mois : étant donné qu’elle suivait les mêmes enfants sur une longue période, il était possible de prendre en compte dans l’analyse les variations provenant des capacités propres à chaque enfant.

La conclusion principale que les chercheurs ont tirée de cette étude était que ce n’était pas simplement le volume total de mots auquel les enfants étaient exposés durant leurs premières années qui influençait l’acquisition du langage, mais aussi la manière dont les enfants étaient exposés au langage. Les auteurs émettent l’hypothèse que parler avec un enfant est plus efficace que simplement parler à l’enfant ou à proximité car de telles interactions permettent plus à l’enfant de pratiquer et de consolider le langage nouvellement acquis. Les adultes corrigent éventuellement les fautes de l’enfant, mais surtout ils ajustent peut-être plus efficacement leur niveau de langage à celui de l’enfant, de manière à ce qu’il soit assez stimulant pour que l’enfant apprenne quelque chose mais sans pour autant être trop compliqué pour que l’enfant puisse en tirer profit. Dans ce scénario, il est possible que l’exposition à la télévision apparaisse négative principalement parce qu’elle limite le temps disponible pour les interactions entre les enfants et les adultes qui s’en occupent.

L’auteur de l’article paru dans The Atlantic citait aussi une autre étude qui montrait l’importance des interactions entre adultes et enfants dans le développement du langage chez les bébés. Plusieurs études ont montré que les nourrissons sont capables de discerner les différences entre les unités phonétiques dans leur langue maternelle et dans des langues étrangères, mais que quelque part entre 6 et 12 mois cette capacité diminue beaucoup pour les sons de langues étrangères, alors que la perception des sons de la langue maternelle s’améliore. Dans cette étude publiée dans le journal scientifique PNAS en 2003, les chercheurs ont voulu tester s’il était possible d’empêcher/de remédier à ce déclin dans la perception des langues étrangères.

Les auteurs de l’étude ont exposé des bébés américains de 9 mois élevés dans des familles de langue anglaise à du chinois mandarin (10 bébés) ou de l’anglais (11 bébés) durant 12 sessions de 25 minutes en laboratoire, sur une période de 4 semaines. Ils ont ensuite testé les bébés sur leur capacité à différencier des unités phonétiques en mandarin. Les résultats ont montré que le déclin de cette capacité observée chez les bébés du groupe contrôle (n’ayant entendu que de l’anglais) n’était pas présent chez les bébés ayant entendu du mandarin parlé par des adultes dont c’était la langue maternelle. Plus particulièrement intéressant pour nous dans cette étude, les chercheurs ont aussi exposé deux autres groupes de bébés à des séances de mandarin, mais cette fois-ci via des enregistrements audiovisuels (15 bébés) ou audio (13 bébés). Les résultats pour ces bébés ont montré qu’ils avaient aussi perdu de leur capacité à discerner des unités phonétiques en mandarin, mettant en évidence l’importance des interactions directes entre adultes et enfants dans le développement du langage chez les nourrissons – et dans ce cas particulier, dans l’apprentissage des unités phonétiques.

Bien sûr, nous apprenons tous à parler à un moment ou à un autre. Mais au vu de la sophistication croissante de l’éducation des bambins dans certaines familles (sans parler de son coût), il serait ironique d’oublier les bases. Alors, au lieu de vérifier ses emails pour la dixième fois de la matinée alors que l’on promène son enfant, pourquoi ne pas l’entraîner dans une conversation sur, par exemple, le joli petit chien que l’on vient de croiser? Ça ne peut pas nuire. Sauf si votre enfant finit par vouloir un joli petit chien, et que vous n’êtes pas d’accord, bien sûr.

Références

1. Papa, don’t text: the perils of distracted parenting. Deborah Fallows. The Atlantic. June 19, 2013.
(free access here)

2. Teaching by listening: the importance of adult-child conversations to language development. Zimmerman FJ, Gilkerson J, Richards JA, Christakis DA, Xu D, Gray S, Yapanel U. Pediatrics. 2009 Jul;124(1):342-9. doi: 10.1542/peds.2008-2267.
PMID: 19564318
(free access)

3. Foreign-language experience in infancy: effects of short-term exposure and social interaction on phonetic learning. Kuhl PK, Tsao FM, Liu HM. Proc Natl Acad Sci U S A. 2003 Jul 22;100(15):9096-101. doi: 10.1073/pnas.1532872100.
PMID: 12861072
(free access)

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3 réflexions sur “Bébé vs smartphone

  1. Carole.B août 30, 2013 / 5:24

    Voilà un post constructif et argumenté, parfait pour ma pause déjeuner ! J’ai fait la même constatation il n’y a pas longtemps dans le train : une jeune maman concentrée sur son téléphone ne répondait que par des « hum, hum » à son petit bout, pendant peut-être 1/2 h ! Si je la croise à nouveau, je la renverrai sur ton blog !

  2. pascale septembre 25, 2013 / 5:00

    Super intéressant. Ce que tu décris là sur le comportement de certaines mères, ne m’étonne pas du tout. Effectivement, le portable ou autre gadget est une révolution sans laquelle on ne peut plus vivre…mais l’entourage la dedans ?

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