Transfert microbien mère-enfant

fetusAu milieu de tout le battage autour du microbiote (tous ces microbes qui vivent sur et en vous) et ses bienfaits, avez-vous déjà pris le temps de vous demander quand et comment vous aviez été colonisé par tous ces microbes pour commencer?

Depuis un peu plus de cent ans, la communauté médicale, les scientifiques et le grand public ont globalement supposé que les foetus humains se développaient dans un environnement stérile et n’acquéraient leur première dose de bactéries que pendant et après la naissance. Il est certain que les bébés humains sont exposés à une quantité considérable de bactéries maternelles d’origine vaginale et fécale lors de l’accouchement, et que d’autres microbes leur sont également transférés lors de l’allaitement, ou plus généralement lorsqu’ils sont manipulés, mais est-ce là tout? Dans un essai publié dans le journal scientifique PLoS Biology, Funkhouser et Bordenstein remettent en question le paradigme d’un utérus humain stérile et discutent la possibilité que des microbes soient aussi transférés au foetus avant la naissance.

Que des bactéries puissent se faufiler jusqu’à l’utérus est un fait avéré: des infections intra-utérines peuvent se développer, et des études ont montré que la présence de telles infections était corrélée à des naissances prématurées (particulièrement dans le cas de naissances à moins de 30 semaines de grossesse). Cependant, comme la présence de bactéries dans l’utérus était dans ce cas précis associée à une pathologie, cela n’a servi qu’à renforcer l’hypothèse que l’utérus constituait un environnement stérile et que toute présence bactérienne y était dangereuse. Une conséquence de cette façon de penser est que la possibilité d’une présence bactérienne intra-utérine au cours de grossesses normales n’a jamais vraiment été explorée. De plus, si l’on considère les difficultés techniques et éthiques de telles études, on peut facilement comprendre que l’idée selon laquelle les bébés humains naissent “stériles” soit encore largement acceptée, malgré le manque de preuves dans un sens comme dans l’autre.

Dans leur essai, Funkhouser et Bordenstein remettent en question l’hypothèse de l’utérus stérile en passant en revue les données existant pour différents phyla du domaine animal et démontrant la transmission de bactéries de la mère à sa progéniture. Les auteurs émettent l’hypothèse selon laquelle une telle transmission bactérienne serait un phénomène universel chez les animaux, et que les humains pourraient ne pas y faire exception.

Si vous avez envie d’en savoir plus sur comment des microbes sont passés d’une génération à l’autre dans divers groupes d’animaux, je recommande la lecture de l’article de Funkhouser et Bordenstein (boxes 1, 2 et 3, accès libre). Les auteurs donnent des exemples détaillés de transmission maternelle pour différentes espèces allant des invertébrés marins et terrestres (éponges, palourdes, insectes) aux vertébrés. Les mécanismes varient, avec des exemples de transmission interne de bactéries symbiotiques à l’oeuf ou à l’embryon (donc, un transfert avant naissance) et des exemples de transmission externe via le dépôts de bactéries ou de fèces sur les oeufs (dépôts ensuite consommés par les larves après éclosion).

Un exemple que j’ai trouvé plus particulièrement intéressant car il constitue un premier pas pour élucider ce qui peut se passer chez les mammifères, et donc les humains, est l’expérience menée par Jimenez et collègues: les chercheurs ont donné à manger à des souris gravides des bactéries marquées génétiquement et ont ensuite recherché la présence éventuelle de ces bactéries dans le méconium de leurs petits, nés par césarienne effectuée en conditions stériles (le méconium est le nom des premières selles d’un nouveau-né, constituées par l’ingurgitation de liquide amniotique par le foetus dans l’utérus). Ils ont alors trouvé que les bactéries marquées étaient effectivement présentes, ce qui suggère qu’elles sont passées d’une manière ou d’une autre de l’intestin maternel aux foetus pendant la gestation.

L’étude de l’origine du microbiote humain, comment et quand il est établi, en est seulement à ses débuts. Plus de données sont nécessaires pour déterminer avec certitude si des bactéries passent effectivement de la mère au foetus dans l’utérus. Si c’est le cas, une autre question est alors de savoir comment un tel transfert est accompli: dans le cas d’infections intra-utérines associées à des naissances prématurées, il semble qu’il y ait ascension de bactéries depuis le vagin; cependant, dans le cas de grossesses normales, la voie empruntée par des bactéries pour atteindre le foetus reste inconnue. Incidemment, la même question se pose pour les bactéries présentes dans le lait maternel. Celui-ci était supposé stérile jusqu’à récemment, mais maintenant que cela semble ne pas être le cas, il sera intéressant de rechercher quels microbes s’y trouvent et comment ils y arrivent. Plusieurs types de microbes présents dans le lait maternel sont aussi communément présents sur la peau autour du mamelon, et la présence de bactéries du groupe Streptococcus peut s’expliquer par un flux rétrograde à partir de la cavité buccale du bébé vers les conduits lactifères pendant l’allaitement. Cependant, la présence d’autres types de bactéries dans le lait maternel et leur origine restent encore à explorer.

Au vu des données de plus en plus nombreuses indiquant que le microbiote joue un rôle important dans la maturation du système immunitaire et le développement de l’intestin, comprendre comment un nouveau-né acquière sa première dose de bactéries et quelles espèces y sont présentes semble être un sujet digne d’attention. Des études ont montré que le microbiote de bébés mis au monde par voie basse diffère initialement de celui de bébés nés par césarienne, et que les enfants nés par césarienne ont un risque plus élevé de développer des maladies ou des troubles relatifs au système immunitaire plus tard au cours de la vie, par exemple de l’asthme, la maladie coeliaque ou un diabète de type 1. Les données issues de ces quelques études épidémiologiques devraient peut-être déjà encourager la communauté médicale et le grand public à repenser l’utilisation croissante, notamment aux US, de césariennes pour des raisons de convenance personnelle. Quoi qu’il en soit, une meilleure compréhension des types de bactéries transmises à un enfant en début de vie (qu’elles soient transférées avant ou après la naissance) pourra peut-être un jour mener à développer des suppléments pour les bébés qui en auraient besoin. Bien sûr, manipuler le microbiote n’est pas sans conséquences, mais après tout c’est ce que l’on fait inévitablement lorsque l’on prend des antibiotiques, alors pourquoi ne pas essayer de le manipuler à notre avantage?

Référence
Mom Knows Best: The Universality of Maternal Microbial Transmission. Funkhouser LJ, Bordenstein SR (2013). PLoS Biol 11(8): e1001631. doi:10.1371/journal.pbio.1001631
(Accès libre)

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