Syndrome de mort subite du nourrisson et anomalies cérébrales

De nombreux aspects de notre quotidien sont plus ou moins influencés par les modes, et comment être parent n’y fait pas exception. Du mode d’éducation plutôt “aride” de nos grands-parents (Bébé nourri et changé? Alors laissez-le pleurer jusqu’à ce qu’il s’endorme) à certains extrêmes du “maternage” * d’aujourd’hui, les méthodes d’éducation ont varié au gré des recommandations du corps médical, des traditions, des innovations et des tendances sociales. Dans certains cas, différentes écoles de pensée coexistent: par exemple, utiliser une tétine ou pas, poser le bébé dans un transat près du parent ou le placer dans une écharpe de portage sur le parent, etc. Dans d’autres, le changement représente une amélioration pour la santé et la sécurité des bébés et devrait être embrassé pleinement et rapidement. La position dans laquelle un nourrisson dort fait partie de cette catégorie.

J’ai souvent entendu ma mère dire que coucher les bébés sur le ventre était une des recommandations les plus stupides faites par le corps médical aux jeunes parents des années 80. Elle ne croyait pas si bien dire. La position de couchage sur le ventre a en effet été reconnue comme un facteur de risque pour la mort subite du nourrisson (MSN) dans les années 90 et à partir de là, il a été recommandé de coucher les bébés sur le dos.

  • Mort subite du nourrisson

La MSN est définie comme la mort soudaine et inattendue d’un enfant âgé d’un mois à un an, se produisant apparemment pendant le sommeil et demeurant inexpliquée même après une investigation poussée (autopsie et revue des circonstances du décès). Le taux de MSN aux États-Unis est d’environ 6 pour 10 000 (taux comparable en France) et les MSN représentent environ 20% des décès post-néonataux (1,2). Souvent, l’asphyxie est identifiée comme la cause potentielle du décès, mais des conditions claires d’asphyxie comme un étranglement, une tête coincée, ou l’enfant retrouvé piégé dans les couvertures ne sont présentes que dans une petite portion des cas de MSN; dans les autres cas, la raison pour laquelle le nourrisson a cessé de respirer reste inconnue.

Il existe maintenant plusieurs études épidémiologiques montrant que les taux de MSN ont largement diminué dans de nombreux pays parallèlement à l’augmentation de l’adoption d’une position de couchage sur le dos pour les bébés. D’autres conditions de sommeil augmentant le risque de mort subite du nourrisson sont aussi maintenant reconnues: par exemple avoir la tête recouverte d’un drap ou d’une couverture, dormir sur un matelas pour adultes, des éléments de literie trop mous ou trop nombreux, partager le lit avec une autre personne (co-dodo) ou encore présence d’une infection légère des voies respiratoires supérieures. Ces conditions ont en commun de pouvoir créer une situation d’asphyxie, d’hypoxie (faible taux d’oxygénation) ou de stress homéostatique (par exemple une température excessive), conduisant potentiellement le nourrisson à cesser de respirer.

La mort soudaine, inattendue et inexpliquée du nourrisson peut aussi se produire dans des conditions de sommeil apparemment sures (environ 10% des cas de MSN). Que se passe-t-il donc dans ces cas-là? Pourquoi le bébé a-t-il cessé de respirer? Il est bien sûr possible que l’enquête sur les circonstances du décès ait manqué un détail, mais des recherches récentes suggèrent que des anomalies biochimiques dans une certaine partie du cerveau puissent jouer un rôle.

  • Mort subite du nourrisson et sérotonine

Normalement, lorsqu’un bébé a du mal à respirer en dormant (par exemple à cause d’un rhume), il se réveille, à la recherche d’air. Les neurones producteurs de sérotonine ainsi que les voies de signalisation correspondantes dans le tronc cérébral jouent un rôle important dans le déclenchement de ce type de réponse protectrice lors d’un éventuel épisode d’asphyxie ou d’un stress homéostatique. Il est possible qu’une déficience dans une ou plusieurs des molécules chimiques impliquées dans ces réponses affecte la capacité du nourrisson à se réveiller automatiquement lorsqu’il ne reçoit pas assez d’oxygène.

Dans une étude (3) publiée dans Pediatrics (le journal officiel de l’Académie de Pédiatrie américaine) en novembre, une équipe de chercheurs menés par Hannah Kinney du Boston Children’s Hospital et de la faculté de médecine de Harvard a comparé un certain nombre de paramètres neurochimiques dans le tronc cérébral de nourrissons morts subitement dans leur sommeil et sans explication avec ceux de bébés morts soudainement d’une cause identifiée (accident ou cause naturelle comme un problème cardiaque congénital ou une pneumonie). Ils ont alors trouvé que les bébés qui étaient morts soudainement et sans qu’une cause soit trouvée présentaient des anomalies dans certains éléments du réseau de la sérotonine dans le tronc cérébral comparé aux enfants qui étaient morts de causes connues. L’étude confirme ainsi les résultats d’autres travaux de recherche déjà publiés en 2006 et 2010.

Dans l’étude publiée ce mois-ci, les chercheurs ont également poussé leur analyse dans une nouvelle direction, se demandant s’il pouvait y avoir une gradation des anomalies observées dans le tronc cérébral qui se traduirait par différents degrés de susceptibilité des nourrissons face à des facteurs de stress liés à l’asphyxie. Ils ont donc classé les cas de morts soudaines, inattendues et inexpliquées en deux groupes en fonction de la présence ou de l’absence de conditions pouvant mener à une asphyxie et ont comparé les niveaux de certains paramètres neurochimiques (liés à la sérotonine, dans le tronc cérébral) entre ces deux groupes. Aucune différence n’a été détectée: les deux groupes présentaient bien des niveaux anormaux (inférieurs) pour les paramètres étudiés comparé aux groupe contrôle (enfants morts soudainement de cause connue) mais ces niveaux n’étaient pas plus bas dans le groupe de nourrissons décédés dans des conditions de sommeil apparemment sures que dans le groupe de bébés décédés en présence d’un facteur d’asphyxie potentiel.

Qu’est-ce qui a donc précipité le décès de ces nourrissons dans des conditions de sommeil apparemment sures? Étant donné que les cas de mort subite ont été classés en fonction de la présence ou absence de possibles facteurs d’asphyxie d’après les rapports d’enquête sur les circonstances de la mort, il est bien sûr possible que des détails aient été omis ou considérés comme non-importants lors de l’enquête et que la classification des décès à la base de l’analyse ne soit pas assez exacte. Quoi qu’il en soit, les chercheurs concluent que d’autres facteurs, encore inconnus, ont très probablement contribué à la mort des nourrissons, qu’il s’agisse d’anomalies dans des paramètres neurochimiques autres que ceux étudiés ou de conditions environnementales non reconnues comme facteur de risque et/ou non préservées dans le rapport d’enquête.

Le syndrome de la mort subite du nourrisson reste encore très mystérieux, mais des études comme celle de l’équipe d’Hannah Kinney commencent à apporter des indices. À mesure que les chercheurs améliorent leurs compréhension des phénomènes moléculaires impliquées dans les MSN et des facteurs de risque, on peut espérer qu’il sera un jour possible d’identifier les bébés pour lesquels le risque de MSN est particulièrement élevé et de développer des stratégies de prévention.

En attendant, puisqu’il est impossible de savoir si un bébé est plus ou moins sensible aux facteurs de risque liés à la mort subite du nourrisson, il est important de prendre des mesures simples pour assurer des conditions de sommeil sures. L’Académie de Pédiatrie américaine a publié en 2011 une liste de recommandations. Celles-ci incluent notamment un couchage sur le dos et sur une surface ferme, l’allaitement, dormir dans la même pièce qu’une autre personne (mais sans partager le lit), suivre le calendrier vaccinal de routine, et éviter les éléments de literie trop mous et trop nombreux ainsi qu’une température trop élevée et l’exposition à la fumée de tabac. La liste complète des recommandations, avec détails et références, se trouve ici (4).

* Existe-t-il un moyen de traduire “attachment parenting” autrement que par “maternage”, traduction qui attribue d’office les soins donnés aux enfants à la mère alors que le terme anglais peut s’appliquer aussi bien aux pères qu’aux mères? J’ai trouvé sur wikipédia le terme “parentage de proximité”, mais je ne sais pas s’il est très utilisé.

Références

1. International trends in sudden infant death syndrome: stabilization of rates requires further action. Hauck FR, Tanabe KO. Pediatrics. 2008 Sep;122(3):660-6. doi: 10.1542/peds.2007-0135
PMID: 18762537
(Free access)

2. The sudden infant death syndrome. Kinney HC, Thach BT. N Engl J Med. 2009 Aug 20;361(8):795-805. doi: 10.1056/NEJMra0803836
PMID: 19692691

3. Potential Asphyxia and Brainstem Abnormalities in Sudden and Unexpected Death in Infants. Randall BB, Paterson DS, Haas EA, Broadbelt KG, Duncan JR, Mena OJ, Krous HF, Trachtenberg FL, Kinney HC. Pediatrics Vol. 132 No. 6 December 1, 2013 pp. e1616 -e1625. doi: 10.1542/peds.2013-0700
PMID: 24218471

4. SIDS and other sleep-related infant deaths: expansion of recommendations for a safe infant sleeping environment. Task Force on Sudden Infant Death Syndrome, Moon RY. Pediatrics. 2011 Nov;128(5):1030-9. doi: 10.1542/peds.2011-2284
PMID: 22007004
(Free access)

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