Un test sanguin pour dépister la maladie d’Alzheimer? Pas tout à fait.

Image courtesy of the National Institute on Aging/National Institutes of Health

Une équipe de recherche américaine a récemment rapporté dans Nature Medicine avoir identifié un panel de dix molécules dont les concentrations dans le sang pouvaient prédire si un participant de leur étude allait ou non développer des signes de la maladie d’Alzheimer dans les deux ou trois ans.

Cela signifie-t-il qu’il sera bientôt possible de prédire le développement de la maladie d’Alzheimer à partir d’un simple test sanguin, pour n’importe qui, comme certains articles dans la presse générale peuvent le laisser entendre? Pas vraiment. Pour comprendre pourquoi, il faut regarder d’un peu plus près l’étude réalisée par les chercheurs, et essayer de comprendre ses résultats et ses limitations.

  • Quels sont les résultats de l’étude?

Les chercheurs ont mené une étude clinique sur 5 ans, recrutant un total de 525 individus âgés de 70 ans ou plus et en bonne santé. Les participants devaient êtres exempts de toute maladie psychiatrique ou neurologique importante (y compris la maladie d’Alzheimer) pour entrer dans l’étude. Ils ont ensuite été suivis prospectivement via des visites annuelles durant lesquelles ils effectuaient des tests cognitifs et donnaient un peu de sang.

Cohorte de découverte

Étant donné que le recrutement des participants a été réalisé sur une base continue (tous les individus ne sont pas entrés dans l’étude au même moment au jour 1 de l’étude, mais ont été recrutés au fur et à mesure tout au long de l’étude), et qu’il y a eu des “perdus de vue” (des gens qui entrent dans l’étude mais arrêtent d’y participer à un moment donné pour une raison quelconque), trois ans après le début de l’étude, les chercheurs dénombraient 467 personnes ayant complété l’évaluation initiale (échantillon sanguin collecté et mesures cognitives effectuées pour la première fois), 394 personnes ayant complété l’évaluation initiale et le suivi à un an, et 202 personnes ayant complété l’évaluation initiale, le suivi à un an et le suivi à deux ans. L’équipe de recherche disposait donc de 202 individus à analyser trois ans après le début de l’étude.

Ces 202 participants ont été divisés en trois groupes selon leurs résultats aux tests cognitifs effectués lors de la deuxième visite de suivi:
– 53 personnes ont été classées comme ayant soit un début de maladie d’Alzheimer (dénoté AD pour “Alzheimer’s disease”), soit des troubles de la mémoire légers (dénoté aMCI pour “amnestic mild cognitive impairment”; aMCI progresse souvent vers la maladie d’Alzheimer, d’où une classification dans un même groupe pour aMCI et AD, ce qui permet aussi d’avoir assez d’individus dans le groupe pour une future analyse statistique);
– 96 personnes ont été classées comme “contrôles” (aucun trouble cognitif détecté);
– 53 personnes n’ont pu être classées, faute de satisfaire les critères de l’un ou l’autre des deux groupes précédents (aMCI/AD ou contrôle) et n’ont donc pas été incluses dans l’analyse qui a suivi.

Parmi les 53 individus du groupe aMCI/AD, 35 étaient en fait des cas “incidents”: bien qu’ils n’aient jamais reçu de diagnostic de maladie d’Alzheimer ou que des troubles cognitifs n’aient jamais été détectés chez eux avant leur entrée dans l’étude, les résultats des tests cognitifs effectués lors de l’évaluation initiale ont révélé que ces individus présentaient en fait des signes de début de maladie d’Alzheimer ou de troubles de la mémoire. Les 18 autres cas du groupe aMCI/AD ont été qualifiés de “converters” (terme anglais) par les auteurs de l’étude, pour refléter le fait que ces personnes avaient obtenu des résultats normaux aux tests cognitifs effectués lors de l’évaluation initiale mais avaient développé des signes de début de maladie d’Alzheimer ou de troubles de la mémoire par la suite, pendant l’étude (signes détectés lors de l’une des visites annuelles de suivi).

Les chercheurs ont ensuite sélectionné de manière aléatoire 53 individus parmi les 96 constituant le groupe contrôle (en veillant néanmoins à ce que ces contrôles correspondent aux 53 individus du groupe aMCI/AD en termes d’âge, de sexe, et de niveau d’éducation) et ont analysé les molécules présentes dans les échantillons sanguins de tous ces individus contrôles et aMCI/AD (106 personnes au total). Pour le groupe contrôle et les cas “incidents” du groupe aMCI/AD, c’est l’échantillon de sang le plus récent qui a été utilisé pour l’analyse; pour les “converters”, deux échantillons de sang ont été inclus, celui de l’évaluation initiale et celui de la visite de suivi à deux ans (donc les échantillons collectés avant et après l’apparition des symptômes, respectivement).

L’analyse des molécules présentes dans le sang a permis d’identifier 10 lipides dont les concentrations sanguines étaient en moyenne plus basses dans les échantillons sanguins de l’évaluation initiale des 18 “converters” (lorsqu’ils avaient encore des résultats normaux aux tests cognitifs) que dans les échantillons sanguins des individus contrôles. Ces concentrations restaient au même niveau dans les échantillons du suivi à deux ans (lorsque les “converters” avaient développé des troubles de la mémoire) et étaient comparables aux concentrations mesurées dans le sang des cas “incidents” de aMCI/AD. Les chercheurs ont donc émis l’hypothèse que ce panel de 10 lipides pouvait peut-être servir à identifier des personnes dont les fonctions cognitives étaient normales mais qui allaient développer des troubles de la mémoire dans les deux ou trois années suivantes.

Cohorte de validation

L’équipe de recherche a ensuite analysé les concentrations sanguines des 10 lipides précédemment sélectionnés lors la phase de découverte chez 40 individus supplémentaires pour voir si les résultats obtenus dans la cohorte de découverte pouvaient être confirmés.

Pourquoi seulement 40 individus?

À la fin de la 5e année d’étude il y avait un total de 525 personnes qui avaient complété l’évaluation initiale, mais seulement 295 qui avaient complété trois visites consécutives (évaluation initiale, suivi à un an et suivi à deux ans) et qui n’avaient pas déjà été incluses dans la première analyse (cohorte de découverte). Parmi ces 295 personnes,
– 124 ont été classées comme contrôles,
– 21 comme aMCI/AD (parmi ces 21, 11 étaient des cas “incidents” et 10 des “converters”)
– 150 n’ont pas rempli les critères définissant soit le groupe contrôle soit le groupe aMCI/AD et n’ont donc pas été incluses dans l’analyse qui a suivi.

Tout comme dans la phase de découverte, 20 individus contrôles ont été sélectionnés aléatoirement à partir des 124 du groupe contrôle en veillant à ce qu’ils soient comparables aux 20 individus du groupe aMCI/AD en termes d’âge, de sexe et de niveau d’éducation (apparemment un individu du groupe aMCI/AD n’était pas disponible pour analyse) et les concentrations sanguines des 10 lipides d’intérêt ont été mesurées. Les chercheurs ont alors observé que ces concentrations étaient plus basses chez les “converters” que chez les contrôles avant même que des troubles de la mémoire n’apparaissent (échantillon sanguin de l’évaluation initiale) et qu’elles étaient comparables aux concentrations mesurées chez les cas établis de aMCI/AD.

  • Que peut-on dire à partir de ces résultats?

Résultats

Pour résumer brièvement, les chercheurs ont montré que, pour le groupe de personnes incluses dans leur analyse, il existait un panel de 10 lipides dont la concentration sanguine différait entre les personnes avec une fonction cognitive normale qui allaient développer des troubles de la mémoire dans les deux ou trois ans et les personnes qui n’avaient pas de troubles de la mémoire. A partir de ces données, les chercheurs ont construit un modèle basé sur les concentrations sanguines des 10 lipides d’intérêt pour prédire qui, dans le groupe de personnes incluses dans leur analyse, allait passer de la catégorie “fonction cognitive normale” à la catégorie “aMCI/AD” (présence de troubles de la mémoire) dans les deux ou trois ans à venir. Les auteurs de l’étude rapportent une sensibilité de 90% et une spécificité de 90% pour leur modèle.

Limitations

Les mots-clés qu’il est important de repérer ici sont “le groupe de personnes incluses dans leur analyse”. Les auteurs de l’étude ainsi que les scientifiques qui ont commenté les résultats de cette étude sont en effet bien conscients du fait que les résultats doivent être reproduits dans d’autres groupes d’étude plus larges et plus diversifiés avant de pouvoir affirmer qu’il existe un “test sanguin permettant de détecter la maladie d’Alzheimer avant l’apparition de signes/symptômes” (souvenez-vous de tous les critères d’inclusion, d’exclusion et de classification devant être remplis lors des différentes étapes de l’étude et le petit nombre d’individus inclus dans l’analyse à la fin).

Les chercheurs doivent aussi s’assurer que le panel de lipides qu’ils ont identifiés dans leur étude est bien spécifique de la maladie d’Alzheimer versus d’autres formes de troubles cognitifs. Une limitation de l’étude est en effet que les individus ont été classés comme ayant un début de maladie d’Alzheimer à partir de leurs résultats à certains tests cognitifs, sans confirmation par les techniques actuellement “standard” pour le diagnostic de la maladie d’Alzheimer, comme une analyse de biomarqueurs présents dans le liquide céphalorachidien ou un PET scan.

Intérêt

Pourquoi cette étude reste-t-elle intéressante, même s’il n’est pas sûr que ses résultats soient confirmés par des études ultérieures? À défaut d’autre chose, elle fournit aux scientifiques une liste de dix molécules sur lesquelles se focaliser plus spécifiquement. Si les résultats de cette première étude sont reproduits dans d’autres groupes d’individus, les scientifiques auront fait un pas de plus vers le développement d’un test pour détecter la maladie d’Alzheimer à un stade préclinique (avant l’apparition des symptômes). S’ils ne sont pas reproduits, les scientifiques sauront au moins ce qui ne marche pas, et en soi-même ceci est un gain de connaissance (certes, un gain qui n’est pas autant apprécié qu’un résultat positif par aussi bien les journaux scientifiques que les médias grand public en quête de scoops).

  • En résumé

Les articles de presse ayant couvert les résultats de cette étude ont pu donner l’impression générale que des chercheurs venaient de développer un test de dépistage permettant de prédire si une personne allait développer la maladie d’Alzheimer ou pas. Après avoir lu l’article initial présentant l’étude et ses résultats, que peut-on vraiment en dire?

– Non, les chercheurs ne viennent pas de développer un test sanguin qui peut dire à n’importe qui s’ils vont ou non développer la maladie d’Alzheimer dans les années à venir.

– Oui, des chercheurs ont identifié un panel de dix molécules qui, au sein d’un groupe de personnes remplissant un certain nombre de critères spécifiques (le groupe analysé), permet de distinguer les personnes qui vont développer des troubles de la mémoire dans les deux-trois ans et les personnes sans troubles de la mémoire.

Il y a maintenant un intérêt à étudier plus particulièrement ces dix molécules dans le long processus multi-étapes fait d’essais et d’erreurs qu’est la quête d’une méthode pour détecter précocement la maladie d’Alzheimer, c’est-à-dire avant que les symptômes n’apparaissent et que la maladie ne soit déjà bien avancée. Ceci étant, la question de savoir si un test de dépistage est effectivement désirable dans le cas d’une maladie qu’on ne peut actuellement pas traiter ou empêcher reste sujette à débat.

 

* Au vu des nombreux articles dans la presse générale mentionnant quelque chose comme “Un test sanguin permet de prédire la maladie d’Alzheimer avec 90% de précision”, et de comment ces mots peuvent donner au public une idée fausse de la valeur prédictive du test, j’ai maintenant complété ce billet avec un autre qui traite spécifiquement de ce problème.

Référence
Plasma phospholipids identify antecedent memory impairment in older adults. Mapstone M, Cheema AK, Fiandaca MS, Zhong X, Mhyre TR, Macarthur LH, Hall WJ, Fisher SG, Peterson DR, Haley JM, Nazar MD, Rich SA, Berlau DJ, Peltz CB, Tan MT, Kawas CH, Federoff HJ. Nat Med. 2014 Mar 9. doi: 10.1038/nm.3466
PMID: 24608097

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3 réflexions sur “Un test sanguin pour dépister la maladie d’Alzheimer? Pas tout à fait.

    • Aurelie mars 25, 2014 / 12:14

      Contente de savoir que vous l’avez trouvé intéressant, merci!

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