S’occuper d’un enfant modifie l’activité cérébrale des pères

Parmi les articles scientifiques sélectionnés par les éditeurs de Science cette semaine, une étude publiée dans PNAS et intitulée “Father’s brain is sensitive to childcare experiences” a retenu mon attention (traduction approximative : le cerveau d’un père est sensible à l’expérience de s’occuper d’un enfant). L’imagerie cérébrale n’étant pas mon domaine d’expertise, dans des cas comme celui-ci je me contente souvent de lire le résumé de l’article (qui mentionne ce qui a été fait dans l’étude et les résultats obtenus), puis je passe à autre chose. Cette fois-ci, j’ai aussi jeté un oeil aux mesures indiquant le nombre de fois où cette étude avait été mentionnée dans les media, blogs et réseaux sociaux.

Je m’attendais à ce qu’un tel sujet reçoive une assez grande couverture par les médias, mais apparemment, cela n’a pas été le cas (du moins pas encore). Par contre, un des tweets qui mentionnaient l’étude a retenu mon attention, assez pour me faire écrire ce billet. Ce tweet disait que s’occuper d’un enfant pouvait modifier le câblage du cerveau des pères de la même manière qu’une grossesse modifiait celui du cerveau de la mère. La première partie de cette phrase correspond effectivement à ce que l’étude montre (l’activation de certains circuits neuronaux est associée à la prise en charge des enfants par les pères), mais je me suis demandée d’où venait la deuxième partie de la phrase (“de la même manière qu’une grossesse modifiait …”).

L’étude s’est intéressée à des mères qui étaient le parent s’occupant principalement de l’enfant (primary caregiver en anglais), à des pères qui ne s’occupaient de l’enfant que de manière secondaire (secondary caregivers, les conjoints des femmes qui étaient les primary caregivers), et à des pères qui étaient le parent s’occupant principalement de l’enfant (au sein de couples gays dont l’un des hommes était le père biologique de l’enfant). Dans tous les cas, il s’agissait d’un premier bébé pour les couples étudiés.

Les chercheurs ont filmé les parents avec leurs enfants et ont ensuite soumis les parents à un examen cérébral par IRMf (imagerie par résonance magnétique fonctionnelle), utilisant les vidéos comme stimuli. Ils ont observé que s’occuper d’un enfant intégrait deux principaux réseaux neuronaux, l’un impliqué dans la gestion des émotions et l’autre dans l’apprentissage et la compréhension sociale. Les pères qui étaient le principal parent en charge de l’enfant présentaient un degré d’activation du réseau neuronal lié à la gestion de l’émotion, de l’attention et de la récompense similaire à celui observé chez les mères qui étaient le parent s’occupant principalement de l’enfant, et ce degré d’activation était plus élevé que celui observé chez les pères qui étaient des parents “secondaires”.

Le but de ce billet n’est pas de présenter les résultats de l’étude (disponible ici en accès libre) mais plutôt de réagir au tweet qui disait que s’occuper d’un enfant pouvait recâbler le cerveau d’un père de la même manière qu’une grossesse recâblait celui de la mère. L’étude n’a aucunement comparé l’activité cérébrale des femmes avant et après la grossesse, et n’a pas non plus observé l’activité cérébrale des mères juste après l’accouchement, avant qu’elles ne commencent à s’occuper de leur enfant (passer un examen IRMf n’est certes pas une priorité juste après un accouchement). D’où vient donc cette idée que la grossesse avait recâblé le cerveau ? D’autres études ? Car à partir de cette seule étude, tout ce que je pourrais avancer c’est qu’être le parent principalement en charge de l’enfant est associé à une plus grande activation de certains circuits neuronaux par rapport à être le parent “secondaire”, et ce de manière similaire que l’on soit un homme ou une femme.

Ce qui m’a déplu dans ce tweet est la supposition que, même si l’expérience de s’occuper d’un enfant peut changer le motif de l’activité cérébrale d’un père, le cerveau d’une mère présente dès la naissance de l’enfant un type de câblage semblable à celui qui se développe dans le père après quelque temps passé à prodiguer des soins à l’enfant. Pourquoi ne serait-ce pas également l’expérience des soins donnés à l’enfant qui changerait l’activité cérébrale des mères ? De telle sorte qu’il n’y aurait pas un “instinct maternel” uniquement activé par les hormones, mais plutôt un “motif de cerveau parental” activé par la prise en charge d’un enfant ?

Il serait intéressant de pouvoir comparer le motif d’activité cérébrale entre des mères qui sont le parent s’occupant principalement de l’enfant et des mères qui sont les parents “secondaires”, comme cette étude a comparé les pères qui étaient des parents “primaires” avec ceux qui étaient des parents “secondaires”. Ceci dit, il serait peut-être difficile de rassembler, pour conduire une telle étude, assez de mères qui, dès la naissance de l’enfant, ne seraient pas plus impliquées dans les soins donnés à l’enfant que les pères “secondaires” traditionnels ne le sont. Alternativement, pourquoi pas une étude qui comparerait l’activité cérébrale de mères s’occupant d’un enfant dont elles ont accouché et de mères s’occupant d’un enfant qu’elles ont adopté, et qui comparerait aussi le motif de l’activité cérébrale présent le premier jour où la mère s’occupe de l’enfant à celui enregistré après plusieurs mois de soins donnés à l’enfant, pour essayer de distinguer les effets d’une grossesse et les effets de la prise en charge d’un enfant sur l’activation des circuits neuronaux parentaux ?

Note personnelle : alors que je regardais les articles grand public qui ont relayé cette étude, j’ai remarqué que certains utilisaient comme base l’idée que les mères savaient (par instinct ?) ce dont leur bébé avait besoin, alors que les pères l’apprenaient. Pourtant, parmi mes amis qui ont des enfants, je n’ai encore jamais été témoin de cela : les mères aussi bien que les pères constatent que comprendre de quoi leur bébé a besoin lorsqu’il pleure est un apprentissage constant fait d’essais et d’erreurs. Par contre, “les mères savent, pas les pères” est quelque chose que j’ai déjà entendu de la part de femmes appartenant à la génération précédente, des femmes qui avaient pris en charge la plus grande partie, voire l’ensemble, des soins donnés à l’enfant.

Référence
Father’s brain is sensitive to childcare experiences. Abraham E, et al. PNAS May 27, 2014. doi: 10.1073/pnas.1402569111

Publicités

Une réflexion sur “S’occuper d’un enfant modifie l’activité cérébrale des pères

  1. Marie.L septembre 17, 2014 / 3:36

    Peut être parce que les mères commencent à « s’occuper » ( font certaines chose pour eux, pensent à eux et vivent avec eux en permanence) de leur bébé pendant la grossesse et non après.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s