Peut-on encore vivre sa grossesse en toute quiétude ?

fetusNe fais pas ça. Ne mange pas ça. Mange ceci. Évite de faire cela.
Non, personne n’est en train de dire à un enfant quoi faire. Seulement en train de dire à une femme enceinte ce qu’elle devrait faire.

Avoir un mode de vie sain est important pendant une grossesse, personne ne dira le contraire, mais il semble parfois que l’on accorde trop d’importance à l’influence qu’une femme enceinte peut avoir sur la santé de son futur enfant. Dans un commentaire publié dans Nature cette semaine, Sarah Richardson, chercheur à l’université de Harvard, et ses collègues s’inquiètent des possibles conséquences négatives pour les femmes de trop de “discussions irréfléchies” sur les résultats de recherches en épigénétique qui s’intéressent à l’effet des expositions en début de vie sur la santé des générations suivantes.

Tenir les femmes pour responsables des “défauts” des enfants qu’elles mettent au monde a tout un passé, et autrefois, lorsque les connaissances en reproduction humaine, santé et maladies étaient limitées, voire inexistantes, cela était sûrement la réaction la plus intuitive. Dans son article, Richardson note que jusqu’au 19e siècle, la majorité de la communauté médicale pensait que les malformations congénitales étaient causées par le régime alimentaire de la mère, ses “nerfs”, ou encore “la compagnie qu’elle entretenait pendant sa grossesse”.

À mesure que les connaissances scientifiques et médicales ont progressé, des découvertes utiles ont été faites, qui ont permis non seulement de mieux comprendre la cause de certaines malformations congénitales, mais aussi d’établir des recommandations adéquates pour diminuer le risque de telles malformations. Par exemple, une carence en acide folique en début de grossesse a été associée au risque de spina bifida, une malformation du tube neural ; on conseille maintenant aux femmes envisageant une grossesse de s’assurer que leur régime alimentaire est assez riche en acide folique et/ou de prendre un complément alimentaire (note: les causes exactes de spina bifida sont encore inconnues, mais cette malformation congénitale semble résulter d’un ensemble de facteurs génétiques et environnementaux). Un autre exemple est la réalisation dans les années 1970 qu’une consommation élevée d’alcool pendant la grossesse cause le syndrome d’alcoolisation fœtale, un ensemble de problèmes affectant le développement physique et mental de l’enfant.

Les auteurs de l’article utilisent cependant également l’exemple de la consommation d’alcool pour suggérer que les résultats scientifiques peuvent parfois être trop extrapolés et ainsi mener à des excès et une sur-régulation. Aux États-Unis, la position officielle des autorités de santé est qu’aucun niveau de consommation d’alcool n’est sans danger pendant la grossesse ; il est impossible de rentrer dans un restaurant ou dans un bar sans remarquer la pancarte le rappelant. S’autoriser une seule gorgée de vin est très stigmatisé et la plupart des femmes stoppent complètement toute consommation d’alcool. Pourtant, Richardson et collègues citent une étude réalisée au Danemark qui n’a trouvé aucun effet adverse chez les enfants dont les mères avaient rapporté une consommation modérée d’alcool durant la grossesse.

Le principal point soulevé par Richardson et ses collègues est la manière dont les résultats de la recherche en épigénétique sont discutés au niveau de la société, du grand public. Ils s’inquiètent de ce qu’une couverture médiatique de faible qualité, associée à une tendance à exagérer l’importance et à sur-extrapoler des données préliminaires, ne résultent qu’en un braquage de lumière disproportionné sur la seule influence des femmes et de leur mode de vie sur la santé future de leur enfant. (L’épigénétique est l’ensemble des modifications de l’ADN qui affectent l’activité des gènes sans changer leur séquence. Ces dernières années ont vu se développer une vague d’études visant à comprendre si les changements épigénétiques pouvaient être transmis d’une génération à l’autre et comment les modes de vie, expositions environnementales et expériences de vie des parents pouvaient éventuellement affecter le développement et la santé de leur descendance.)

Les auteurs de l’article de Nature s’inquiètent du risque d’exagérer l’influence individuelle de la mère sur la santé de son futur enfant au détriment d’autres facteurs comme l’influence du père ou celle de facteurs sociaux et environnementaux. Ils citent en exemple des titres d’articles de presse qui mettent les mères sous le feu des projecteurs : “Mother’s diet during pregnancy alters baby’s DNA” (le régime alimentaire de la mère pendant la grossesse modifie l’ADN du bébé), “Why you should worry about grandma’s eating habits” (pourquoi vous devriez vous soucier des habitudes alimentaires de grand-mère). Comme souvent lors de la médiatisation de résultats scientifiques, le manque de contexte, la sur-simplification et l’absence de discussion des autres facteurs impliqués et des limitations de l’étude font des articles journalistiques simples, courts et attractifs, mais représentant mal la réelle portée ou signification des résultats originaux. Il se peut que de tels titres et le manque de perspective/expertise des articles qui les suivent ne servent alors qu’à créer du stress et de la culpabilité chez les femmes enceintes dont les comportements sont de plus en plus passés à la loupe et réglementés.

Richardson et ses collègues finissent leur article avec quelques recommandations pour les chercheurs, éducateurs et journalistes communiquant sur de tels sujets (recommandations également utiles à garder en tête pour les lecteurs) :

– ne pas extrapoler à l’être humain des résultats obtenus chez la souris sans avoir des arguments conséquents pour cela
– ne pas mettre l’accent uniquement sur l’impact maternel, discuter également l’influence d’autres facteurs comme l’impact du père, le statut socio-économique, les facteurs de stress environnementaux, etc.
– rendre compte de la complexité du sujet : les expositions intra-utérines peuvent affecter la santé future de l’enfant, mais de nombreux autres facteurs le peuvent également et leurs impacts individuels et combinés sont difficiles à évaluer et à comprendre
– reconnaître le rôle de la société, ne pas simplement pointer du doigt les femmes : Richardson note que plusieurs des facteurs de stress intra-utérins identifiés comme ayant des effets sur plusieurs générations sont corrélés à des gradients sociaux de classe, race, et sexe, ce qui suggère, selon elle, “la nécessité de changements sociaux plutôt que des solutions individuelles”.

Il y a une génération, les femmes enceintes n’avaient pas accès à la pléthore d’informations que leurs filles peuvent maintenant trouver sur internet. Elles suivaient simplement les recommandations de leur médecin. Avoir accès à plus d’information est généralement une bonne chose, mais je ne suis pas sure que des gros titres poussant les femmes à s’inquiéter du moindre aspect de leur comportement pendant une grossesse l’est.

Référence
Society: don’t blame the mothers. Richardson SS, Daniels CR, Gillman MW, Golden J, Kukla R, Kuzawa C, Rich-Edwards J. Nature. 2014 Aug 13;512(7513):131-2. doi: 10.1038/512131a

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3 réflexions sur “Peut-on encore vivre sa grossesse en toute quiétude ?

  1. Alice août 22, 2014 / 8:18

    Article intéressant et qui permet de prendre un peu de recul. En effet, la quantité d’information disponible, notamment sur le web, peut s’avérer anxiogène d’autant que des données très contradictoires se confrontent, émanant de sources a priori considérées « fiables ».
    Pas simple et plutôt culpabilisant au bout du compte ! D’autant plus que la génération précédente est souvent critique envers ces pratiques de très grande prudence (« à mon époque on pouvait boire, on faisait moins attention à ce qu’on mangeait et nos enfants se portent bien! »). Finalement, la position de la femme enceinte aujourd’hui n’est jamais très confortable et oscille dans les extrêmes : être jugée parono ou au contraire inconsciente !

    • Aurelie septembre 18, 2014 / 8:45

      Merci pour ton commentaire et désolée pour la réponse un peu tardive.
      En préparant un autre billet je suis tombée sur un article qui m’a fait repenser à ton commentaire. Effectivement la société actuelle a dangereusement tendance à scruter les femmes enceintes et à juger leurs moindres faits et gestes. C’est un peu effrayant de voir à quel point une grossesse fait passer la femme du statut « privé » au statut « public » : c’est comme si tout à coup tout le monde pouvait se permettre de lui dire quoi faire ou ne pas faire.
      Aussi, cette montagne d’informations rend trop souvent la future mère responsable de choses sur lesquelles son contrôle réel est en fait limité : quel va être le réel impact du régime alimentaire de la mère pendant la grossesse comparé au régime alimentaire (et plein d’autres facteurs environnementaux) de l’enfant et ensuite adulte sur toute sa vie ?

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