HPV et cancer : pas seulement un risque pour les femmes

HPV electron micrographJe n’ai pas oublié ma bonne résolution de l’été, à savoir trier et lire ma pile d’articles en attente. Au contraire, j’ai plutôt bien avancé, mais je n’ai malheureusement pas souvent le temps d’en parler sur ce blog, en tout cas pas pour faire un billet détaillé. Sans compter les nouveaux articles qui paraissent chaque semaine et dont j’ai envie de parler … Voici en tout cas une de mes anciennes lectures que je tenais à rapporter: le lien entre HPV et le cancer de l’oropharynx.

L’automne dernier, j’ai lu un article du journal Nature à propos du papillomavirus (HPV, pour human papilloma virus) et du risque associé de cancer. (Il s’agissait d’un article de type reportage, pas une étude scientifique.) L’article ne parlait pas seulement du lien reconnu entre HPV et cancer du col de l’utérus, mais aussi et surtout de l’accumulation de données sur cette dernière décennie indiquant que le papillomavirus était impliqué dans un certain nombre de cancers de l’oropharynx.

D’après le Center for Disease Control and Prevention (CDC), HPV est l’infection sexuellement transmissible la plus courante. Il existe de nombreux types de papillomavirus et ces virus sont si omniprésents que, d’après le CDC, presque tous les hommes et femmes sexuellement actifs sont infectés à un moment donné au cours de leur vie. Les campagnes de santé publique recommandant aux femmes de faire régulièrement des frottis de dépistage (examen qui recherche la présence de cellules précancéreuses au niveau du col de l’utérus), ainsi que les recommandations de vacciner les jeunes filles contre le papillomavirus, ont contribué à informer le public que certains types de HPV peuvent causer un cancer du col de l’utérus. Il est d’ailleurs actuellement estimé qu’environ 70% des cancers du col de l’utérus sont causés par seulement deux types de HPV dits à haut risque : les types 16 et 18.

Ce qui est moins connu, c’est le fait que le HPV peut également causer des cancers de l’oropharynx.

Jusqu’à la fin des années 1990, les cancers de l’arrière de la gorge se développaient le plus souvent chez des individus qui fumaient et/ou buvaient depuis longtemps. Puis une autre tendance a commencé à émerger : de plus en plus de cas sont apparus chez des gens plus jeunes, qui avaient un mode de vie plus sain, et qui n’avaient pas d’historique de consommation élevée d’alcool ou de tabac. Ces cas de cancer semblaient également différents en termes de biologie et de pronostic : les patients, traités avec chimiothérapie et radiothérapie, avaient un meilleur taux de survie ; la tumeur était localisée à un endroit légèrement différent dans la gorge (se développant au sein des amygdales plutôt qu’en surface) et beaucoup ne présentaient pas de mutations dans le gène suppresseur de tumeur p53 (ces mutations sont d’habitude considérées comme une caractéristique des cancers de l’oropharynx).

Maura Gillison, chercheur à l’Université Johns Hopkins de Baltimore (États-Unis), a commencé à travailler sur le lien entre HPV et cancer de l’oropharynx vers la fin des années 1990. Ses premières investigations ont révélé que le HPV était présent dans de nombreux échantillons de tumeurs issues de patients avec un cancer de l’oropharynx ; en 2000, ses collègues et elle ont publié une étude montrant qu’il existait effectivement un type de cancer de l’oropharynx différent associé à la présence du papillomavirus : la tumeur naissait au sein des amygdales, l’ADN du virus était présent dans les cellules cancéreuses, il y avait moins de mutations dans le gène p53 que dans les cas de cancers où HPV n’était pas présent, les taux de survie étaient meilleurs et l’association avec la consommation d’alcool et de tabac était moindre. En 2007, Gillison et ses collègues ont publié dans le New England Journal of Medicine une étude effectuée sur un large échantillon de population et montrant que les individus ayant un cancer de l’oropharynx étaient bien plus fréquemment infectés par HPV dans la bouche et la gorge que les individus sans cancer.

Depuis, les chercheurs ont accumulé davantage de données indiquant que le papillomavirus cause effectivement une large proportion de cancers de l’oropharynx. Les études montrent également que non seulement la proportion, mais aussi le nombre de cas cancer de l’oropharynx qui sont HPV-positifs sont en hausse (voir le graphe dans l’article de Nature ici). La raison d’une telle augmentation est inconnue mais une explication possible est l’augmentation du nombre moyen de partenaires sexuels dans la population.

HPV est un pathogène relativement commun. Une étude publiée en 2007 a trouvé qu’environ 27% d’un échantillon de 1921 femmes américaines âgées de 14 à 59 ans testaient positives pour un ou plusieurs types de HPV (la prévalence du virus était la plus haute dans le groupe de femmes âgées de 20 à 24 ans). Environ 3,4% des femmes étaient positives pour les types de HPV ciblés par le vaccin Gardasil (types 6, 11, 16 et 18). Les limitations de la portée de cette étude sont toutefois doubles : tout d’abord, un tel aperçu de la prévalence du HPV dans la population à un moment donné ne renseigne pas sur l’exposition totale au virus au cours de la vie pour un individu donné ; ensuite, la présence d’un type de HPV à haut risque à un moment donné ne donne pas beaucoup d’informations sur le risque de développer un cancer du col de l’utérus. En effet, dans la plupart des cas, le système immunitaire se débarrasse de l’infection de lui-même en quelques mois ; hors, la persistance de l’infection est un facteur important dans le développement du cancer.

Étant donné que l’infection par le papillomavirus est courante, passe souvent inaperçue, et qu’il n’est pas possible de savoir si une infection à un moment donné mènera à un cancer, les chercheurs et les autorités de santé publique soulignent l’importance des tests de dépistage (frottis) pour le cancer du col de l’utérus. Par contre, il n’existe actuellement aucun test équivalent pour le dépistage du cancer de l’oropharynx : étant donné que celui-ci commence au sein des amygdales, un tel test nécessiterait une procédure invasive.

Des vaccins contre le papillomavirus ont été développés ces dernières années et le CDC recommande actuellement le vaccin pour les garçons et les filles âgés de 11 et 12 ans, ainsi que pour tous ceux plus âgés qui n’ont pas encore reçu le vaccin (jusqu’à 21 ans pour les garcons, 26 ans pour les filles). L’Organisation Mondiale de la Santé recommande le vaccin pour les filles âgées de 9 à 13 ans (le vaccin étant le plus efficace s’il est administré avant toute exposition au virus, il est important d’être vacciné avant d’être sexuellement actif). En France, la Haute Autorité de Santé recommande le vaccin pour les filles de 11 à 14 ans. Les programmes de surveillance, tout en continuant à contrôler l’apparition d’éventuels effets adverses (voir par exemple ici et ici), permettront d’évaluer sur le long terme l’évolution de la couverture vaccinale dans la population et son impact sur les taux de cancer causés par le HPV, et ainsi d’optimiser les politiques de santé publique (cette étude par exemple).

 

Références

HPV: Sex, cancer and a virus. Megan Scudellari. Nature. 20 Novembre 2013. doi: 10.1038/503330a

Evidence for a causal association between human papillomavirus and a subset of head and neck cancers. Gillison ML, Koch WM, Capone RB, Spafford M, Westra WH, Wu L, Zahurak ML, Daniel RW, Viglione M, Symer DE, Shah KV, Sidransky D. J Natl Cancer Inst. 2000 May 3;92(9):709-20. doi: 10.1093/jnci/92.9.709
PMID: 10793107

Case-control study of human papillomavirus and oropharyngeal cancer. D’Souza G, Kreimer AR, Viscidi R, Pawlita M, Fakhry C, Koch WM, Westra WH, Gillison ML. N Engl J Med. 2007 May 10;356(19):1944-56. doi: 10.1056/NEJMoa065497
PMID: 17494927

Prevalence of HPV Infection Among Females in the United States. Dunne EF1, Unger ER, Sternberg M, McQuillan G, Swan DC, Patel SS, Markowitz LE. JAMA. 2007 Feb 28;297(8):813-9. doi: 10.1001/jama.297.8.813
PMID: 17327523

Assessment of herd immunity and cross-protection after a human papillomavirus vaccination programme in Australia: a repeat cross-sectional study. Tabrizi SN, Brotherton JM, Kaldor JM, Skinner SR, Liu B, Bateson D, McNamee K, Garefalakis M, Phillips S, Cummins E, Malloy M, Garland SM. Lancet Infect Dis. 2014 Aug 5. pii: S1473-3099(14)70841-2. doi: 10.1016/S1473-3099(14)70841-2
PMID: 25107680

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4 réflexions sur “HPV et cancer : pas seulement un risque pour les femmes

  1. Euphrosyne août 30, 2014 / 11:03

    Le vaccin contre le papillomavirus est tout de même décrié, médiatiquement en tout cas. Connais-tu des études (réellement libres de tout conflit d’intérêt) qui attestent ou contredisent les polémiques en cours ? Sais-tu si c’est une polémique propre à la France -qui se défie souvent des vaccins – ou bien si elle est généralisée ? C’est un sujet sur lequel je souhaitais me renseigner et ton article est très intéressant, merci.

    • Aurelie septembre 3, 2014 / 8:27

      J’avoue que je n’ai pas suivi la polémique dont tu parles, en France. Je me souviens effectivement d’un article dans Le Monde qui racontait l’histoire d’une jeune fille diagnostiquée d’une maladie autoimmune et qui avait reçu le vaccin quelques mois auparavant, mais en général je n’accorde pas trop d’intérêt à ce genre d’articles, car ils n’apportent guère d’informations (du moins aucune à valeur scientifique). Il s’agissait de l’histoire d’une seule jeune fille, avec comme “preuve” une simple séquence temporelle, et après tout, on pourrait tout aussi bien raconter l’histoire d’une jeune fille ayant reçu un diagnostic de maladie autoimmune trois mois après avoir eu un rhume et suggérer, comme ce qui a été fait pour le vaccin, qu’un rhume a provoqué la maladie autoimmune (mais bon, je suppose que ça ne ferait pas un aussi bon coup médiatique – et on ne peut pas poursuivre un virus en justice pour obtenir un dédommagement financier …).

      Il est important de garder à l’esprit que corrélation n’est pas causation (mon exemple simpliste: le port de jupe est corrélé au cancer du sein, mais personne ne suggère que la jupe provoque le cancer). Ce qui est important, c’est de collecter un grand nombre de données et d’ensuite comparer, si on prend l’exemple vaccin/maladie autoimmune, le nombre de maladies autoimmunes se produisant dans le groupe vacciné au nombre de maladies autoimmunes se produisant dans le groupe non-vacciné. C’est comme cela que les études de pharmacovigilance peuvent détecter la présence éventuelle d’un risque grave associé à un médicament et le retirer du marché si besoin.

      D’après ce que je lis, les autorités de santé, que ce soit en France ou ailleurs, ne rapportent pour l’instant aucun effet secondaire grave du vaccin (et ça fait déjà plusieurs années que le vaccin est utilisé dans la population). Je n’ai pas non plus l’impression qu’il y ait une polémique autour du vaccin HPV dans les pays scandinaves et anglo-saxons (par exemple, le taux de couverture au Danemark avoisine déjà les 50% pour les jeunes filles).
      Ça me rappelle la polémique autour du vaccin contre l’hépatite B en France, lorsque j’étais ado. Apparemment, c’était spécifique à la France. Une de mes amies suédoises (aussi vaccinée à la même époque, aujourd’hui médecin) n’avait jamais entendu parler d’un lien quelconque entre vaccin hépatite B et sclérose en plaques.

      Pour ce qui est des études, voici ce que j’ai trouvé en cherchant rapidement sur Pubmed:
      Arnheim-Dahlström L, et al. British Medical Journal, octobre 2013. (large étude sur presque un million de jeunes filles, en Suède et au Danemark, ne trouvant aucune association entre vaccin HPV et maladie autoimmune, neurologique ou accident vasculaire)
      Klein NP, et al. JAMA Pediatrics, décembre 2012
      rapport du Center for Disease Control and Prevention, juillet 2013.
      http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/?term=21907257 à lire avec ce complément http://jama.jamanetwork.com/article.aspx?articleid=1886177
      Évidemment, tout est en anglais et en jargon scientifique (épidémiologie), alors si tu veux plus de détails ou en discuter, n’hésite pas à m’envoyer un email.

      • Euphrosyne septembre 5, 2014 / 3:31

        Merci pour tous ces liens ! Je les lirai ce week-end. C’est un sujet qui me préoccupe beaucoup, je vais avoir matière à cogiter 🙂

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