Allaitement : et si on parlait de la santé des mères pour changer ?

Il y a quelques jours, j’ai regardé un TEDMED 2014 talk donné par Eleanor Bimla Schwarz, directrice de la Women’s Health Services Research Unit à l’université de Pittsburgh, États-Unis. Le but de sa présentation était de souligner l’importance de sensibiliser davantage à la fois le public et la communauté médicale aux effets positifs que l’allaitement peut avoir sur la santé des mères à long terme, et d’encourager le développement d’un système de support adéquat (que ce soit à l’hôpital au moment de l’accouchement, ou sous la forme de congés de maternité plus longs par exemple).

Allaiter est bon pour le bébé, comme on nous le rappelle constamment (même si les bénéfices réels dans les pays où il n’y a pas de problèmes d’hygiène ou d’accès à une eau non contaminée sont moindres que ce que la plupart des articles grand public suggèrent ; pour un article bien écrit et plutôt divertissant sur les préjugés et la pression qui règnent à ce sujet dans certains milieux socio-économiques – en anglais, c’est ici ; et un autre ici – aussi en anglais). Par contre, on parle beaucoup moins souvent des bienfaits potentiels de l’allaitement pour la mère.

Il se trouve que l’allaitement a été associé à une diminution du risque de développer du diabète de type 2 (1, 2), des changements vasculaires qui peuvent ensuite mener à des maladies cardiovasculaires (3, 4, 5) et de l’hypertension (6). Ces bénéfices résultent apparemment essentiellement du simple fait que les mères qui allaitent voient leur adiposité viscérale (graisse abdominale) diminuer plus que les mères qui n’allaitent pas (7, 8), et ceci reste vrai même lorsque d’autres facteurs tels que l’âge, le nombre d’enfants, le statut socio-économique, les habitudes de vie, les antécédents familiaux ou encore l’indice de masse corporelle sont pris en compte.

Comme le note Eleanor Bimla Schwarz dans son TEDMED talk, allaiter n’est pas toujours facile, mais faire un régime ou faire du sport régulièrement ne l’est pas non plus. La plupart des femmes n’ont également pas le temps ni les moyens d’aller à la gym pour perdre le “baby weight”, ces extra kilos pris pendant la grossesse. Alors, pourquoi ne pas parler un peu plus de l’avantage que peut avoir l’allaitement à ce niveau? En plus d’autres changements métaboliques, allaiter aide à perdre une partie de la graisse que le corps accumule inévitablement pendant une grossesse en prévision du nourrisson à nourrir, et cela s’avère bénéfique pour la santé de la mère à long terme.

Évidemment, il ne s’agit pas ici d’un quelconque changement drastique dans le risque de maladie cardiovasculaire associé à l’allaitement, on est loin de l’amplitude de l’association tabac-cancer du poumon par exemple. La plupart des études montrent également que la durée de l’allaitement est un facteur important (plus c’est long, mieux c’est) et, étant donné que le congé maternité dans la plupart des pays n’est pas assez long pour permettre à une femme d’allaiter au-delà de quelques semaines ou quelques mois, les bénéfices de l’allaitement restent probablement limités. Mais si petite que puisse sembler la diminution du risque de maladie cardiovasculaire à l’échelle individuelle, elle peut néanmoins être importante à l’échelle de toute une population, notamment lorsqu’il s’agit de considérer les dépenses de santé publique.

Le TEDMED talk d’Eleanor Bimla Schwarz était évidemment adapté à un public américain, et son discours est effectivement important dans une société où les congés maternité sont beaucoup trop courts et où le taux d’allaitement est le plus faible chez les femmes dont le statut socio-économique augmente déjà le risque de développer diabète et maladie cardiovasculaire. Même si une telle discussion peut paraître moins importante en Europe (voire inutile dans les pays scandinaves), ça ne peut pas faire de mal que de mieux faire connaître aux femmes l’avantage que l’allaitement peut avoir pour leur corps, pour leur santé.

Alors, pourquoi ne pas arrêter de focaliser la discussion uniquement sur les bienfaits de l’allaitement pour le bébé (ce qui malheureusement ne sert bien trop souvent qu’à générer une atmosphère de pression sociale et de culpabilisation injustifiée des mères qui n’allaitent pas), et plutôt commencer à parler un peu plus des avantages que l’allaitement peut avoir pour la mère ?

 

Références
1. Lactation and maternal risk of type 2 diabetes: a population-based study.
2. Breast-feeding and maternal risk of type 2 diabetes: a prospective study and meta-analysis.
3. Lactation and maternal measures of subclinical cardiovascular disease.
4. Duration of lactation and risk factors for maternal cardiovascular disease.
5. Lactation and maternal subclinical cardiovascular disease among premenopausal women.
6. Duration of lactation and incidence of maternal hypertension: a longitudinal cohort study.
7. Maternal visceral adiposity by consistency of lactation.
8. Breastfeeding and subsequent maternal visceral adiposity.

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5 réflexions sur “Allaitement : et si on parlait de la santé des mères pour changer ?

  1. pascale72 septembre 18, 2014 / 4:49

    Chouette article, sujet auquel je suis très sensible. C’est vrai qu’il est vraiment important de parler de l’impact sur la mère. Comme tu le sais peut-être, j’alimente un blog sur ce sujet (allaitement) en essayant de sourcer un max. Et justement je me disais, qu’on devrait communiquer un peu plus autour des mères. Le lien : http://allaiterbonheuretraison.wordpress.com/
    Sinon, petit remarque : il est vrai que la fin d congé maternité est souvent associé dans l’esprit des mères (et du public en général) mais dans la réalité, il y a de plus en plus de mamans qui parviennent à poursuivre leur allaitement même après la reprise du travail avec donc un bénéfice multiplié pour mère et enfant.
    Au plaisir d’échanger…

    • Aurelie septembre 18, 2014 / 8:26

      Merci pour ton commentaire !

      C’est vrai que beaucoup de gens ont une vision « tout ou rien » de l’allaitement et la fin du congé maternité rime généralement avec sevrage alors qu’il serait peut-être parfois possible de continuer partiellement.
      Ceci dit, continuer d’allaiter après le retour au travail à temps plein dépend beaucoup du travail en lui-même, de l’environnement, du niveau de stress, de la flexibilité, etc. L’expérience des femmes que je connais me donne plutôt l’impression que les jobs permettant vraiment de continuer à allaiter sont rares.
      Autre facteur: bien souvent les mères continuent de prendre plus en charge les soins donnés aux enfants que les pères, même après la fin du congé maternité (peut-être tout simplement parce que beaucoup d’habitudes ont été prises lorsque la mère était entièrement à la maison et qu’il est difficile de changer une routine), et avec un travail à temps plein en plus, le stress et la fatigue peuvent vite avoir raison de la volonté de continuer à allaiter, surtout s’il n’y a pas qu’un seul enfant à la maison.

      • pascale72 septembre 19, 2014 / 1:39

        oh oui je suis entièrement d’accord ! cela dépend beaucoup des possibilités offertes pour ton employeur. Moi j’ai eu la chance de pouvoir le faire, avec un bon matériel aussi (pour tirer son lait vite et bien). MAis j’avoue que c’est tout de même fatigant..
        je suis en train de lire tout un livre d’ailleurs sur ce sujet, la place du père etc…

  2. pascale72 septembre 18, 2014 / 4:50

    oups : je me relis et j’ai oublié des mots…
     » il est vrai que la fin d congé maternité est souvent associé dans l’esprit des mères (et du public en général) au sevrage.

  3. Belisama octobre 8, 2014 / 4:02

    On dirai que l’idée fait son chemin déjà chez nous, cours sur l’allaitement hier dans une mater des Yvelines et la sage femme avait à coeur de nous détailler les bienfaits de l’allaitement pour le bébé mais pour la mère aussi 🙂 En donnant des pistes également pour pouvoir continuer l’allaitement maternel après la reprise du travail (notamment présence d’une salle pour pouvoir tirer son lait et d’un réfrigérateur pour le stocker mis à disposition par les employeurs) et pour un sevrage doux et en prenant son temps.

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