Et si la rougeole diminuait la mémoire immunitaire?

La rougeole n’est pas une maladie infantile bénigne. Le virus qui la cause est extrêmement contagieux et l’infection peut entraîner des complications graves, telles qu’une pneumonie, une encéphalite, des lésions cérébrales, ou la mort (points d’actualités INVS 1er juin 2015). Une étude récemment publiée dans Science suggère maintenant que la rougeole peut aussi laisser un enfant plus vulnérable à d’autres pathogènes jusqu’à deux à trois ans après la maladie.

On sait que la vaccination de masse contre la rougeole est associée à une réduction générale de la mortalité infantile. Dans chacun des pays où elle a été introduite, une baisse du nombre de décès infantiles dus à la rougeole, mais aussi de ceux dus à d’autres maladies infectieuses, a été observée.

Comment cela se fait-il? Comment un vaccin conçu pour protéger contre la rougeole peut-il aussi protéger contre d’autres maladies infectieuses?

Deux explications sont possibles:
soit le vaccin lui-même a un effet bénéfique général, protégeant contre d’autres maladies en plus de la rougeole, par exemple en boostant le système immunitaire de manière non spécifique
soit la rougeole a un effet néfaste général, rendant une personne plus vulnérable à d’autres maladies; dans ce cas, le vaccin protègerait de ces autres maladies indirectement, en protégeant contre la rougeole en premier lieu.

Il n’y actuellement pas assez de données scientifiques pour conforter la première hypothèse (même si elle reste possible). Par contre, les résultats de deux études récentes, l’une épidémiologique, l’autre immunologique, viennent étayer la seconde: la rougeole aurait un impact négatif durable sur le système immunitaire, rendant un individu plus susceptible à une infection par d’autres pathogènes.

1) Épidémiologie

Au niveau de la population, le nombre de décès infantiles dus à des maladies infectieuses autres que la rougeole est lié au nombre de cas de rougeole.

Dans une étude publiée dans Science en avril, des chercheurs ont analysé les registres de mortalité infantile des États-Unis, de l’Angleterre, du Pays de Galles et du Danemark couvrant les décennies qui ont précédé et suivi l’introduction de la vaccination de masse contre la rougeole. Ils ont comparé les nombres de cas de rougeole aux nombres de décès non dus à la rougeole, utilisant un modèle mathématique pour prendre en compte la possibilité que la rougeole rende un individu plus vulnérable à une infection par d’autres pathogènes.

Les résultats ont révélé que le nombre de cas de rougeole était fortement corrélé au nombre de décès infantiles dus à des maladies autres que la rougeole lorsqu’un effet à long terme de la rougeole sur le système immunitaire était pris en compte (les maladies causant le plus de décès étaient la pneumonie, les diarrhées sévères et la méningite). Plus précisément, les fluctuations de mortalité infantile observées dans les populations étudiées correspondaient à ce qui était attendu si l’effet immunosuppresseur de la rougeole durait environ 28 mois.

Pour tester si les résultats étaient spécifiquement liés au virus de la rougeole ou si d’autres facteurs pouvaient expliquer les fluctuations de mortalité infantile, les chercheurs ont répété la même analyse en substituant le nombre de cas de coqueluche au nombre de cas de rougeole. Contrairement à ce qui avait été observé dans le cas de la rougeole, les chercheurs n’ont alors trouvé aucune association entre le nombre de cas de coqueluche et le nombre de décès infantiles dus à des maladies autres que la coqueluche.

En résumé, les données épidémiologiques indiquent que la rougeole laisse les enfants plus vulnérables à d’autres infections pendant deux à trois ans après avoir eu la rougeole.

Comment expliquer cela au niveau biologique? Quels pourraient être les mécanismes moléculaires, cellulaires, immunologiques à l’origine de cet effet à long terme?

2) Immunologie

Chez les singes, la rougeole efface une partie de la mémoire immunitaire.

La rougeole est causée par un virus, qui agit comme n’importe quel autre virus: il pénètre dans les cellules de l’organisme qu’il infecte, utilise la machinerie cellulaire de son hôte pour se reproduire et finalement tue les cellules infectées en les faisant “exploser”. Cette dernière action a pour conséquence de libérer les particules virales nouvellement produites et de leur permettre d’aller infecter d’autres cellules, propageant ainsi l’infection.

Il se trouve que le virus de la rougeole affectionne particulièrement les cellules du système immunitaire, notamment celles qui sont en charge de se souvenir des pathogènes précédemment rencontrés et de nous en protéger (ces cellules sont appelées lymphocytes T et B mémoires). Ces cellules mémoires portent sur leur surface une molécule que le virus de la rougeole est capable de reconnaître spécifiquement, l’utilisant comme un point d’ancrage et d’entrée dans la cellule.

On sait déjà que le virus de la rougeole tue les globules blancs (cellules immunitaires) et que la rougeole induit un état d’immunosuppression: la capacité du système immunitaire à combattre d’autres pathogènes est réduite pendant un moment. Cependant, cet état était supposé temporaire, ne durant que de quelques semaines à quelques mois, et des études ont montré que le nombre de globules blancs dans le sang revenait assez vite à la normale une fois guéri de la rougeole.

Une étude effectuée chez des singes en 2012 fait cependant prendre un nouveau tournant à l’histoire: ses résultats suggèrent qu’il n’est peut-être pas suffisant de considérer combien de globules blancs circulent dans le sang et supposer ensuite que tout est revenu à la normale simplement parce que le nombre de globules blancs est revenu à la normale. Selon les auteurs de cet étude, il faudrait également évaluer si les cellules immunitaires circulant dans le sang après la rougeole portent toujours la mémoire des pathogènes rencontrés dans le passé, comme c’était le cas avant la rougeole.

Dans leur étude publiée dans PLoS Pathogens, les chercheurs ont non seulement analysé le nombre global de cellules immunitaires circulant dans le sang avant et après infection par le virus de la rougeole, mais aussi vérifié la présence de cellules mémoires spécifiques pour la tuberculine (les singes avaient été vaccinés contre la tuberculose trois mois auparavant et possédaient donc une mémoire immunitaire de la tuberculine). Ils ont alors observé que le nombre de cellules immunitaires mémoires présentes dans la circulation sanguine revenait effectivement à la normale environ deux semaines après infection par le virus de la rougeole, mais que la réponse immunitaire des singes envers la tuberculine était considérablement diminuée après la rougeole par rapport à ce qu’elle était juste avant. En d’autres termes, les singes avaient perdu une partie de leur immunité contre la tuberculose. Les chercheurs soupçonnent qu’une grande partie des cellules immunitaires qui contribuent au retour à la normale du nombre global de cellules mémoires après la rougeole sont en fait spécifiques pour le virus de la rougeole. Ce phénomène masquerait une diminution, voire une disparition, des cellules mémoires spécifiques pour d’autres pathogènes (celles-ci ayant été tuées par le virus de la rougeole au cours de la maladie).

La fonction des cellules immunitaires mémoires est de se souvenir des pathogènes qui nous ont infectés au cours de notre vie (ou contre lesquels nous avons été vaccinés), et de nous garder prêts à monter une réponse immunitaire rapide et efficace contre ces pathogènes si nos chemins devaient se croiser de nouveau. L’amnésie immunitaire observée chez les singes après infection par le virus de la rougeole suggère que la rougeole peut diminuer cette faculté pendant quelque temps, voire l’abolir, laissant un individu à nouveau vulnérable aux microbes qu’il avait réussi à combattre et aux maladies dont il avait pu guérir par le passé.

Bien sûr, il reste à voir si le virus de la rougeole affecte la mémoire immunitaire des êtres humains de la même manière que celle des singes. Toutefois, un tel mécanisme serait effectivement cohérent avec les données épidémiologiques de l’étude publiée dans Science: une amnésie immunitaire durable créée par le virus de la rougeole rendrait les enfants vulnérables à d’autres maladies infectieuses et expliquerait, au moins en partie, pourquoi l’introduction de la vaccination contre la rougeole est accompagnée par une réduction des décès infantiles dus à des maladies autres que la rougeole.

Aussi à lire: (en anglais)
– l’étude épidémiologique publiée dans Science, racontée par son auteur principal Michael Mina dans The Conversation: A measles mystery: how could the vaccine prevent deaths from other diseases too?
– les auteurs de l’étude publiée dans PLoS Pathogens, considérant les mécanismes possibles de l’immunosuppression induite par la rougeole, dans un commentaire disponible dans PLoS Pathogens: Measles Immune Suppression: Functional Impairment or Numbers Game?

Références

Long-term measles-induced immunomodulation increases overall childhood infectious disease mortality. Mina MJ, Metcalf CJ, de Swart RL, Osterhaus AD, Grenfell BT. Science. 2015 May 8;348(6235):694-9. doi: 10.1126/science.aaa3662
PMID: 25954009

Measles immune suppression: lessons from the macaque model. de Vries RD, McQuaid S, van Amerongen G, Yüksel S, Verburgh RJ, Osterhaus AD, Duprex WP, de Swart RL. PLoS Pathog. 2012;8(8):e1002885. doi: 10.1371/journal.ppat.1002885
PMID: 22952446

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4 réflexions sur “Et si la rougeole diminuait la mémoire immunitaire?

  1. dappe juin 3, 2015 / 3:36

    J’espère que vous n’êtes pas médecin pour raconter autant d’inepties !

  2. Cossino juin 3, 2015 / 10:52

    Intéressante interrogation.

    2 remarques :

    L’étude épidémiologique montre une corrélation qui devient dans votre article une causalité à fin:
    « En résumé, les données épidémiologiques indiquent que la rougeole laisse les enfants plus vulnérables à d’autres infections pendant deux à trois ans après avoir eu la rougeole. »
    Corrélation n’est pas causalité .
    On remarque mais il est impossible de conclure.

    L’étude immunologique prend comme « contrôle » l’immunité après BCG.
    Quand on sait combien le BCG pose de questions sur sa capacité immunogène chez un individu ( on ne sait pas pourquoi certain individu ne se « positive » jamais après vaccination même multiples ) cela me parait être un mauvais « contrôle »

    Voilà ce que m’inspire la lecture de votre article .

    Par ailleurs vous indiquez 28 mois de phénomènes immunosuppresseur de la rougeole.
    Cela en toute logique me parait excessif .

    Pour finir, je trouve malgré tout votre article intéressant car il pose des questions non résolues et surtout il permet de s’interroger. Enfin, il montre à quel point rien n’est simple et qu’il n’y a pas LA VACCINATION mais que chaque agent pathogène a ses particularités et donc que l’intérêt de LA vaccination ne peut pas être « généralisée » .

    • Aurelie juin 6, 2015 / 5:26

      Merci pour votre commentaire!

      Pour votre première remarque: l’étude épidémiologique indique un lien entre rougeole et décès dus à d’autres maladies infectieuses à l’échelle de la population, effectivement ça n’explique pas ce lien – d’où la nécessité de conduire des études au niveau biologique pour comprendre comment les deux pourraient être reliés.

      Pour la deuxième remarque: votre remarque serait valide si les chercheurs avaient simplement vacciné les singes, supposé qu’ils avaient acquis une immunité contre la tuberculose, et ensuite seulement mesuré celle-ci après la rougeole, mais ce n’est pas le cas; la réponse immunitaire à la tuberculine (in vitro et PPD test) a été testée avant et après le passage de la rougeole, et il y avait effectivement une réponse avant rougeole, qui était diminuée après. (Aussi, remarque générale, vous ne pouvez pas directement supposer que la capacité immunogène du BCG est la même chez les humains et les macaques – un vaccin quelconque pourrait très bien fonctionner pour des humains et pas pour des macaques, et vice versa.)

      Enfin, à propos des 28 mois, vous dites « Cela en toute logique me paraît excessif ». Pourquoi cet a priori? Selon quelle logique?

      La durée de 28 mois (en moyenne) est ce qui ressort du modèle utilisé dans l’étude épidémiologique: c’est la durée qui permet d’expliquer au mieux les observations à l’échelle de la population. Les chercheurs discutent d’ailleurs de cette durée: leur hypothèse est que si la rougeole efface une grande partie de la mémoire immunitaire, il faut la réacquérir, et cela prend du temps, comme lorsque les bébés et jeunes enfants « font » leur système immunitaire; en gros ce serait une sorte de remise à zéro, au moins partielle, et tout le travail est à refaire (être exposé à nouveau à différentes infections et développer des cellules mémoires pour celles-ci; ce faisant, on court à nouveau le risque de mourir de cette infection). Évidemment, c’est une hypothèse qu’il reste à vérifier, mais elle est au moins cohérente avec les données épidémiologiques.

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